LA FIGURE DE L’ÉTRANGER DANS BEL ABÎME DE YAMEN MANAÏ : Afef Arous-Brahim

Bel abîme[1] est le dernier roman de Yamen Manaï[2]. L’auteur déclare[3] qu’il a commencé la rédaction du livre suite aux premières empoignades, vues à la télévision, des parlementaires tunisiens pour dénoncer la violence, déjà enracinée dans la société.

Le protagoniste de Bel abîme est un adolescent tunisien qui vit en Tunisie. Toutefois, tout dans le roman profile la figure de l’étranger. Seul, abandonné et même menacé, cet enfant se bat pour se venger car on a tué sa chienne Bella. Enfant, le narrateur n’avait aucun penchant pour la violence : « […] j’étais un lâche, un faible. Je n’aimais pas me battre. La violence me paralysait, me tétanisait, me clouait sur place, alors j’encaissais sans rien dire » (BA, 25). Après les faits, il est devenu, selon la loi, un criminel qui se délecte de son crime. La mort de Bella l’a profondément transfiguré, ou plutôt elle a cristallisé le sentiment d’exécration endormi en lui : « alors être violent aujourd’hui, ce n’est que rendre un chouïa de la soupe qu’on m’a toujours servie » (BA, 25), dit-il. Dans « Soi-même comme un étranger », Guillaume Le Blanc déclare que « le mépris rend une vie étrangère à elle-même, la plongeant dans un bain nouveau de solitude. Soi-même comme un étranger, telle est bien la perspective que le mépris social semble indubitablement induire[4] ». Le narrateur est aussi cet étranger dont parle Julia Kristeva. C’est celui qui « nous habite : il est la face cachée de notre identité, l’espace qui ruine notre demeure, le temps où s’abîment l’entente et la sympathie[5] ». Le roman de Yamen Manaï met en scène la crise de la société tunisienne d’après la révolution de 2011 et extériorise les maux d’un adolescent grandissant dans la violence et vivant dans la déréliction et le rejet.

Quelle figure de l’étranger se profile dans ce roman ? Qu’est-ce qui fait qu’un enfant pacifique se transforme en un criminel redoutable et un étranger dans son propre pays ?

Seul contre tous

Le roman est une analepse. Le protagoniste monologue sur sa vie et les circonstances qui l’ont amené à être questionné, d’une part, par Maître Bakouche, et par Docteur Latrache, d’autre part. D’un point de vue onomastique, les noms de ces deux personnages sont, d’emblée, emblématiques. En effet, dans le langage tunisien, « Bakouch » veut dire « muet ». Le choix du nom n’est pas alors anodin. D’ailleurs, le narrateur demande à son interlocuteur : « C’est que votre métier, vous êtes un avocat commis d’office ? C’est étrange. Je ne savais pas qu’on pouvait être maître et commis à la fois ? (BA, 9) ». Dès le début de leur rencontre, le narrateur refuse violemment de se plier aux normes :

Maître Bakouche ? Vous plaisantez ? Vous pouvez me cogner, comme l’ont fait tous les autres, mais je ne vous appellerai pas maître. Vous pouvez vous brosser, je ne le dirai pas, je ne suis pas votre chien. Monsieur, c’est tout ce que je vous dois, et encore, c’est parce que je ne vous connais pas. Peut-être en vous connaissant mieux, je finirai par vous appeler l’enculé. (BA, 9)

« Latrache », quant à lui, signifie « sourd ». Le narrateur n’est pas du tout confiant à l’égard de ce psychiatre et il doute même de ses compétences professionnelles :

Docteur Latrache ? Vous êtes là pour m’écouter ? À la bonne heure ! C’est juste qu’à vous entendre vous présenter comme docteur, j’ai bêtement cru que vous étiez là pour mes blessures. […] Quel mal soignez-vous, donc docteur ? L’intérieur des têtes, les blessures invisibles ? Déjà que vos collègues du visible galèrent à soigner ce qui se voit, comment prétendez-vous guérir ce qui ne se voit pas ? (BA, 21)

Le narrateur se montre sceptique en soulignant, à maintes reprises, l’incapacité de ses interlocuteurs à le comprendre. En effet, le recours au discours indirect libre lui permet d’effacer ces personnages, déjà sans consistance, au profit d’une parole absurde dont il se moque souvent. C’est ainsi que ce monologue acquiert les caractéristiques d’un long soliloque.

Par ailleurs, l’auteur choisit de ne pas donner de nom à son personnage principal. Le nommer, c’est lui donner une identité, c’est l’ancrer dans ce milieu fermé contre lequel il a appris à lutter. Le narrateur se veut un symbole de toute cette jeunesse souffrante et meurtrie, de cette génération violée et privée des plus naturels de ses droits. Quand on est rebelle, on refuse toute classification, ne serait-ce que par un simple prénom réducteur. Ce narrateur ne s’identifie que par la force de ses dires et par son dossier juridique déjà « épais comme la Bible » (BA, 10). 

C’est parce que « l’identité de l’enfant est, en majeure partie, la résultante du système familial[6] », que le narrateur révolté est le descendant d’une famille désunie et profondément déréglée. La figure du père est primordiale dans la métamorphose du narrateur qui se définit aux antipodes de cet homme qui porte toujours « un costume et une montre, des chaussures cirées et des chaussettes sans aucun trou » : « Il n’est pas comme moi, [dit-il], il est toujours chic et bien coiffé » (BA,22). C’est surtout à cause de lui que le processus d’aliénation du narrateur se déclenche. Ce père égoïste et insensible ne se soucie que de son apparence et de sa voiture, « à ses yeux, elle est ce qu’il a de plus précieux, plus que sa famille ». Le narrateur explique encore : « Vous vous rendez compte, il lui a acheté trois housses neuves pour protéger ses sièges, alors que je n’ai que deux pantalons, dont un hérité de mon frère » (BA, 24). Julia Kristeva affirme dans ce sens que « l’étranger serait l’enfant d’un père dont l’existence ne fait aucun doute, mais dont la présence ne le retient pas. Le rejet d’un côté, l’inaccessible de l’autre : si l’on a la force de ne pas y succomber, il reste à chercher un chemin[7] ». C’est encore le comportement de ce père, « pauvre de cœur » (BA, 80), qui a déclenché la métamorphose destructrice du narrateur quand il a décidé de lâcher Bella dans la nature : « Tout a débuté quand mon père m’a mis un billet de vingt dinars dans la main et m’a dit prends, va au cinéma, avec un regard étrangement doux et un sourire sournois » (BA, 41). Son innocence ne lui a pas permis de comprendre l’intention de son père. Une fois rentré chez lui, c’était trop tard : « J’ai fait le tour du jardin, j’ai regardé partout, j’ai appelé, mais Bella n’était pas là » (BA, 42). L’acte conscient et prémédité du père fait de cet enfant, en cours de construction identitaire, un projet de criminel. Tout son système référentiel est ébranlé le jour où on décide de le séparer de Bella et d’achever l’enfant qui essaie de survivre en lui. Pourtant cet enfant avait une conception bien différente de ce que pourrait être une vraie famille : « être bon pour sa famille [dit-il] est plus important que la façade qu’on construit pour les autres et pour laquelle son propre sang subit la négligence, le désamour et la rancune » (BA,80). Cette image exemplaire de la famille, il a pu la construire grâce au dessin animé Rémi sans famille, qu’il a vu à la télévision quand il avait cinq ans : « J’avais l’impression d’être adopté moi aussi, parce que les parents véritables sont capables de donner plus d’affection à leurs enfants que ce que j’en recevais » (BA, 80).

Lorsqu’il évoque sa mère, le narrateur ne se montre pas moins clément. Elle « n’était peut-être pas coupable, mais l’idéale complice » (BA, 68), dit-il. Il l’accuse pour son obéissance maladive, sa passivité et sa peur de résister à ce mari totalitaire. Elle « n’a jamais rien dit à [s]on père, quand il lui semblait bon de [les] corriger », lui et son frère. Parler de sa propre mère est une occasion pour lui de parler de ces femmes tunisiennes qui ne sont « libres et libérées » que de surface. Dans la vraie vie, « la plupart n’ont que leurs yeux pour pleurer » (BA, 69) car elles subissent ce « mal domestique » et se taisent devant les atrocités dont elles-mêmes sont victimes : « La vérité, c’est que les hommes du pays ne savent pas rendre les femmes heureuses, et elles, elles ont dans ce qu’elles endurent leur part de responsabilité » (BA, 71).  La figure de la mère est encore le symbole de la femme assujettie. Le narrateur, conscient de ses souffrances intérieures, lance un appel de révolte féministe : « Il fallait que ces femmes se libèrent elles-mêmes et d’elles-mêmes » (BA, 69), déclame-t-il.

Quand il raconte sa vie, le narrateur, grâce à des récits enchâssés, extériorise une certaine « subjectivité narrative à vertu identitaire[8] ». Le récit de soi devient un tremplin pour parler des histoires des autres qui sont étroitement liées à la sienne, à ses émotions et à son changement spectaculaire. C’est dans ce sens que le narrateur s’adonne à une critique acerbe de la société tunisienne de l’après-révolution. C’est la Tunisie d’aujourd’hui qui est mise à nue : « Je peux vous dire que non, je n’en veux pas à la terre entière, je ne connais pas la terre entière, je ne connais que ce pays » (BA, 71), dit-il.

La violence est la colonne vertébrale du roman. Elle est à l’image de ce peuple agressif et intolérant, tel qu’il est représenté par l’écrivain. Le narrateur raconte quelques épisodes marquant cette envie obsessionnelle de faire du mal :

J’étais dans la rue, je sortais de l’école, un grand du quartier m’a attrapé par le col. Il m’a obligé à répéter des gros mots comme si on récitait un poème ou une prière. Et quand il a été sûr que j’avais tout appris, il m’a relâché avec un sourire satisfait aux lèvres. Vous connaissez nos gros mots, docteur ? Vous mesurez leur violence ? Merde, putain, ce n’est rien ça, c’est doux. C’est même de la poésie devant nos grossièretés, nos mots obscènes, crus comme de la chair qui saigne sur l’étal d’un boucher (BA, 28).

Dans ce même pays, il est une enfance perdue, humiliée et battue. La voix du narrateur est vouée à la défense des « enfants du peuple » qui subissent « cette déferlante de violence » :

C’est une folie contagieuse. Celui qui l’attrape, il la refile promptement aux inférieurs de la hiérarchie sociale. C’est une avalanche qui naît dans les sommets, qui déboule, qui s’abat sans retenue, et la vague finit tôt ou tard par vous atteindre. Personne ne s’interpose, ne fait barrage, n’est digue. (BA, 32)

Comme le narrateur, les enfants dont il parle sont des projets de criminels qui attendent le déclenchement d’une révolte quelconque. À l’école, ils apprennent à devenir des petits monstres qui « parlaient tout le temps dans le dos des autres, et ne disaient que des méchancetés » (BA, 14). L’école est un cadre idéal pour l’accomplissement de toutes calomnies. Les enfants deviennent à leurs tours ennemis et déferlent leurs méchancetés sur leurs semblables. Ils sont même une proie facile à la radicalisation islamiste. D’ailleurs, le narrateur trouve les islamistes « des enculés comme les autres » : « Je suis juste musulman. Enfin je crois. Des fois je prie, et d’autres pas. L’envie de parler au bon Dieu, c’est comme l’envie de parler aux gens, ça va, ça vient » (BA, 15).

Yamen Manaï fait aussi de son roman un plaidoyer en faveur des animaux. Cette violence qu’on inflige aux enfants se jette sur les animaux comme un sort. Il explique que « même les enfants n’étaient pas le terminus de de la cruauté. Ils réussissaient à trouver plus faibles qu’eux pour déverser ce qui les dévastait. Enfants plus petits, animaux, insectes » (BA, 32). L’auteur dénonce la banalisation de la violence et souligne le comportement sadique de ces individus. Terroriser les chats par « des cailloux acérés, supersoniques » ou jeter un caméléon dans le feu sont des souvenirs marquants pour le narrateur qui a « toujours aimé les animaux » : « Vous avez déjà entendu le cri d’un caméléon qui brûle ? Moi si, et je ne suis pas près de l’oublier » (BA, 33).

La maltraitance des animaux n’est pas seulement une pratique individuelle car dans ce pays même les animaux des zoos ne sont pas épargnés. C’est que, cette fois-ci, ce sont les autorités qui malmènent ces « pauvres bêtes » :

La vérité, c’est qu’on ne mérite pas d’avoir des animaux dans ce pays. Vous êtes déjà allé au zoo du Belvédère, docteur ?  Vous avez vu l’état du lion, le roi de la jungle ? Il faut croire qu’il a atterri dans une jungle trop lourde pour ses épaules. C’est le seul lion du pays, et comme tout le reste, il tombe en ruine. Un lion clochard, mal nourri, à la peau toute fripée comme un vieux blouson en cuir. Et malgré son état pitoyable, il s’est fait caillassé par des jeunes parce qu’il ne rugissait pas. Rugis, enfoiré de lion qui sers à rien ! lui ont-ils crié avant de lui jeter des pierres. Il a couru se réfugier au fond de son enclos, le crâne écorché. Son voisin le crocodile a eu moins de chance, il n’avait pas d’abri et a succombé sous les pierres. Le rhinocéros ? Trop gros pour être crevé, ils ont en fait un manège. Des gosses qui se tapent un rodéo sur le dos d’un rhino, bienvenue chez nous (BA, 36).

Une conscience écologique parcourt le roman. Le narrateur ne plaint pas seulement le sort de ces animaux terrifiés, « même les arbres, s’ils le pouvaient, ils arracheraient jusqu’à leur dernière racine et foutraient le camp » (BA, 36).

Dans Bel abîme, les hommes ne sont pas les seuls à produire cette violence car celle-ci est institutionnalisée. Le narrateur condamne cet État qui crée chez ces citoyens un sentiment de mépris et de rancœur destructrice. C’est pour cette raison qu’il l’inculpe de toutes ces atrocités : « Et pour tous les autres ? Les moins bons à l’école, qui se décrochent ? Et les chômeurs ? Et ceux qui se jettent à la mer, ceux qui se jettent dans la guerre, ça ne serait pas du gâchis ? Pour eux ce destin est mérité ? » (BA, 40). C’est l’État qui instaure les inégalités et nourrit la haine en laissant tomber son peuple et en le livrant à son sort. Le narrateur décrit son quartier, la banlieue populaire « pourrie », dit-il. Il énumère ses tares qui témoignent du désintérêt massif des autorités :

Il faut venir nous visiter les jours de pluie, quand les rues deviennent des oueds torrentiels et que les égouts nous vomissent dessus notre propre merde. Ou peut-être préférez-vous les jours de chaleur où les poubelles partout entassées nous envoient à la gueule des effluves rances et des hordes de moustiques. […] Venez, promenez-vous donc le long du littoral de notre banlieue sud, de Radès à Slimane, pour voir dans quoi pataugent les mômes l’été pour se rafraîchir. Une mare de pisse, il n’y a pas d’autres mots, parce que c’est là qu’on déverse nos eaux usées (BA, 17-18).

La violence policière révèle le rapport conflictuel entre l’État et les citoyens. Le narrateur raconte les circonstances de son arrestation : « Qui m’a tuméfié le visage comme ça ? Ce sont les agents de la paix » (BA, 21). Il énumère ainsi les différentes parties de son corps témoignant de la brutalité de cette police inhumaine. « Blessures », « respiration qui oppresse le corps », torse « en compote », « yeux beurrés au noir », « du sang sur la bouche », ces traces ne disent que l’acharnement et le mépris de ces agents de la paix. Le narrateur anathématise ces flics « sans pitié », « Errahma-lè[9] » (BA, 37), dit-il.

Ensuite, c’est au tour des agents de la municipalité. Le narrateur réprouve l’abattage des chiens dont ils sont chargés. C’est que Bella est morte sous les coups des autorités qui ont décidé d’organiser « une campagne nationale », pour tuer les chiens errants, pour « nettoyer », « alors que des poubelles il y en a des rivières et des montagnes, les ordures y en a plein les étages, et la merde y en a du sol au plafond » (BA, 86). L’auteur recourt au registre pathétique pour mettre en exergue la souffrance de ces petits êtres impuissants pour sensibiliser le lecteur et l’inviter à s’opposer à ce genre d’assassinats organisées : « les voix qui hurlent et supplient », « chien effaré », « traînaient par terre leurs entrailles », « dans leurs yeux se lit la même peur, le même effroi », etc. Pour le narrateur, cet agent « qui ne fai[t] qu’obéir aux ordres de la municipalité », n’est qu’un « assassin » qui mérite le même sort que les chiens qu’il abat chaque jour. Cet « homme de main » était la première victime du narrateur :

Homme de main, voilà ce que tu ne seras plus.

Mon doigt était sur la détente, la mire était

réglée, le coup est parti, et il n’avait plus de main.

Il hurla comme un chien. (BA, 88)

La blessure à la main de l’agent municipal aura une suite. Le narrateur fera une liste : son père, le maire puisque « l’agent qui a assassiné Bella sous [s]es yeux déclarait être l’homme de main du maire » (BA, 97), puis c’est au tour du ministre de l’environnement car le maire dit avoir exécuté « la décision du ministère de l’environnement » (BA, 99) qui, à son tour, ne fait qu’appliquer la loi votée par l’Assemblée.  Le narrateur est arrêté avant d’atteindre le parlement : « Bella, Bella, j’ai compté les balles, je n’en ai pas assez. Bella, Bella, ils sont nombreux à l’Assemblée, nombreux dans tous ces palais, nombreux sur tous ces sièges, mais je me ravitaillerai. » (BA, 108.)

Au fond de l’abîme

Ce n’est pas un hasard que le protagoniste de Bel abîme soit un enfant. Même si « à l’intérieur, [il s]e sent vieux de mille ans », le narrateur réussit, au fil des expériences, à s’acquérir une grande audace et une remarquable intelligence qui lui permet de porter un regard critique sur les choses.

Avec un langage cru et sans artifices, le narrateur met à nu la société tunisienne d’aujourd’hui. Quinze ans, c’est aussi l’âge de la révolution qui a transfiguré le pays. Yamen Manaï critique la Tunisie d’aujourd’hui qui a réussi à faucher les rêves de ses jeunes et les a poussés à l’anéantissement, chacun à sa manière.

 « Le monde social est un immense réservoir de violence accumulée, qui se révèle lorsqu’elle trouve les conditions de son accomplissement[10] ». C’est ainsi que, dans Bel abîme, La Tunisie réussit à fabriquer des étrangers dans leur propre pays, en faisant obstacle à leurs rêves et en les considérant comme des ennemis. Dans son article « Soi-même comme un autre », Guillaume Le Blanc explique encore qu’« être empêché, c’est buter sur l’écueil du monde granitique que représentent les autres, se trouver face à un mur dont aucune pierre ne peut être déplacée[11] ». L’auteur est conscient de l’existence de ce mur dont parle le philosophe :

Le mur, le mur. Le pays va dans le mur, c’est ce que tout le monde dit depuis des mois. Mais un soir, au Café des Sports, Tarek le cerveau a fait ses calculs et a déclaré à la vitesse à laquelle on y va, je ne crains pas pour le pays, je crains pour le mur. On va le défoncer, on va le niquer, et on va passer de l’autre côté de l’espace et peut-être même de l’autre côté du temps. Autour de lui, tout le monde a ri, de ce rire qui est en fait une autre façon de pleurer. (BA, 19)

Durant son enfance, le narrateur parvient à faire face aux différents types de manies qui caractérisent son entourage social en apprenant à les ignorer, à résister et à « [s]e boucher les oreilles pour ne plus entendre leurs saloperies, ni aucune d’ailleurs » (BA, 14) : « Je suis toujours seul avec mes écouteurs dans les oreilles, et je ne parle avec personne » (BA, 13).

Le narrateur est un anticonformiste. Animé par un instinct libertaire naturel, il refuse d’appartenir aux groupes car, pour lui, « chaque groupe croit être meilleur que ses semblables et que dans le même groupe chacun se croit le meilleur du lot. Alors il est peut-être temps d’en finir avec toutes ces conneries » (BA, 14). Néanmoins, refuser d’adhérer aux groupes nécessite des moyens d’autodéfense identitaire assez puissants, pour qu’un enfant ne soit pas une proie facile à l’endoctrinement.

La lecture est une échappatoire, un monde tout autre dans lequel le narrateur ne se sentait pas seul et abandonné : « Avant Bella, c’était ma principale compagnie. Ça m’a donné des mots, des idées, une force à l’intérieur que je n’osais pourtant pas exprimer tant j’étais frêle et gringalet » (BA, 40). Ce garçon puise sa sagesse des livres qu’il a lus, des enseignements qu’il a appris, et la culture qu’il a acquise le sauve et fait de lui un petit être qui pense :

Les livres étaient à portée de main, et je me suis servi. C’est là que j’ai remarqué que personne ne vous cherche de noises quand vous avez le nez dans un livre. Ce n’était pas comme si vous deveniez invisible, mais votre visibilité devient d’une autre nature. Elle surprend, elle interloque. Les livres, pour beaucoup, c’est un truc qu’ils ne comprennent pas et qu’ils essayent de bien éviter comme des allergiques (BA, 40).

Vivre dans une société violente et inhumaine est une grande souffrance pour les êtres solitaires et rêveurs, « ceux qui vivent comme étrangers dans le monde du fait d’une perte majeure d’une activité communément partagée[12] ». La rencontre avec Bella a donné sens à la vie du narrateur : « J’ai senti son cœur contre ma paume. Je l’ai tout de suite aimée » (BA, 45). Cet amour lui était salutaire dans la mesure où il modifie son rapport avec le monde. Guillaume Le Blanc certifie, dans son article, que « l’inscription dans une histoire plus grande que la sienne, est une condition majeure de réalisation d’une vie avec laquelle entre en rapport le sentiment d’être en bonne santé[13] ». C’est cet amour partagé avec sa chienne qui restaure l’estime de soi du narrateur et conjure ainsi le sentiment de solitude forcée : « Après tout, j’étais peut-être un âne bâté, une tête à claques. Du coup, quand je rêvais, j’étais dans un monde sans personne. […] Mais quand Bella est arrivée dans ma vie, je rêvais qu’elle était à mes côtés » (BA, 28).

Bella représente, pour le narrateur, le côté lumineux de la vie qu’il n’avait jamais connu. Elle est son alter ego avec qui il partage tout. Elle est le seul être qui lui éprouve un amour inconditionnel et sans calcul, une humanité sans égale : « L’amour, je ne l’ai vu que dans ses yeux et cela m’a transformé. Croyez-moi, un enfant trouve dans un chien ce qu’il ne trouve pas en mille hommes. On a grandi ensemble et rien ni personne n’avait le droit de nous séparer. J’aurais pu enjamber le bon Dieu pour rejoindre Bella » (BA, 82).

Le scénario de l’abattage de Bella est significatif. Selon un ordre excentrique, chacun de ses auteurs représente une partie de « ce monde infâme ». Le lien affectif était si puissant que la mort de Bella est vécue comme un déchirement atroce. Quand il décide de viser les mains de ses victimes, c’est pour venger Bella et pour venger cette enfance violée. Il s’agit d’une volonté de faire, d’agir et de ne plus faire semblant de ne rien voir, ni écouter. Par Bel abîme, Yamen Manaï met les Tunisiens face à leurs tares. Le roman est un cri violent et assourdissant, une alerte acrimonieuse adressée à tous ceux qui sont engloutis dans la violence et ne voient qu’elle.

  Bel abîme nous rappelle que « dans ce monde de façades, ce qu’il y a de plus précieux est ce qui coûte le moins. Un livre, une étreinte, et l’amour, ne serait-ce que l’amour d’un chien » (BA, 111).

Références bibliographiques

  • Yamen Manaï, Bel abîme, Tunisie, Elyzad, 2021.
  • Guillaume Le Blanc, « Soi-même comme un autre », La pensée de midi, Actes Sud, 2008/2, n° 24625, pp. 125-135.
  • Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes, Librairie Arthème Fayard, 1988.
  • Edmond Marc, Psychologie de l’identité Soi et le groupe, Dunod, 1992.
  • Jean-Claude Kaufmann, L’Invention de soi. Une théorie de l’identité, Armand Colin, 2004.
  • Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 2002.

[1] Yamen Manaï, Bel abîme, Tunisie, Elyzad, 2021. Il sera désigné tout au long du document par BA, suivi du numéro de la page.

[2] Jeune auteur tunisien dont les romans La marche de l’incertitude (2010), La Sérénade d’Ibrahim Santos (2011), L’amas ardent (2017) et Bel abîme (2021) ont été tous primés.

[3] Interviewé par Zeyneb Hammi, le 28 septembre 2021. « Yamen Manai parle de son nouveau roman Bel abîme », disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=-lZVSfQA8CM

[4] Guillaume Le Blanc, « Soi-même comme un autre », La pensée de midi, Actes Sud, 2008/2, n° 24625, pp. 125-135, p. 127. Disponible sur : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-125.htm

[5] Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes, 1988, Librairie Arthème Fayard, p. 9.

[6] Edmond Marc, Psychologie de l’identité. Soi et le groupe, Dunod, 1992, p. 6.

[7] Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes, op. cit., p. 9.

[8] Jean-Claude Kaufmann, L’Invention de soi. Une théorie de l’identité, Armand Colin, 2004, p. 153.

[9] Expression tunisienne qui veut dire « sans pitié ».

[10] Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 2002, p. 136.

[11] Guillaume Le Blanc, « Soi-même comme un autre », La pensée de midi, art. cit., p. 127.

[12] Ibid., p. 126.

[13] Ibid., p. 127.