{"id":926,"date":"2022-12-16T21:02:36","date_gmt":"2022-12-16T20:02:36","guid":{"rendered":"http:\/\/carnet-critique.com\/?p=926"},"modified":"2024-04-13T13:32:15","modified_gmt":"2024-04-13T11:32:15","slug":"la-silhouette-sans-nom-ni-pareille-malleabilite-et-disparition-de-letrangere-dans-en-famille-de-marie-ndiaye-amelie-ducharme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/2022\/12\/16\/la-silhouette-sans-nom-ni-pareille-malleabilite-et-disparition-de-letrangere-dans-en-famille-de-marie-ndiaye-amelie-ducharme\/","title":{"rendered":"\u00ab LA SILHOUETTE SANS NOM NI PAREILLE \u00bb : Am\u00e9lie Ducharme"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-justify\"><p style=\"text-align: center;\"><strong><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">MALL\u00c9ABILIT\u00c9 ET DISPARITION DE L\u2019\u00c9TRANG\u00c8RE DANS <em>EN FAMILLE<\/em> DE MARIE NDIAYE<\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><em>En famille<\/em> est largement consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab&nbsp;le plus complexe, le plus riche des romans de Marie NDiaye&nbsp;\u00bb (Richard 1996, 162). Cela tient sans doute \u00e0 la grande ambigu\u00eft\u00e9 de ce r\u00e9cit o\u00f9 la protagoniste, dont le nom lui-m\u00eame reste ind\u00e9termin\u00e9, est dot\u00e9e d\u2019une identit\u00e9 floue, d\u2019un pass\u00e9 incertain et d\u2019une situation familiale fluctuante. Embl\u00e9matique de l\u2019insaisissable personnage contemporain, celle qu\u2019on appelle Fanny n\u2019est d\u00e9peinte qu\u2019avec des caract\u00e9ristiques servant \u00e0 \u00ab&nbsp;mieux effacer ses contours, estomper ses diff\u00e9rents attributs&nbsp;\u00bb (Martin-Achard, Pi\u00e9gay et Rabat\u00e9 2021, 2). Mais il se trouve que l\u2019effacement de la protagoniste r\u00e9sulte, jusqu\u2019\u00e0 un certain point, d\u2019une lacune relationnelle. Si l\u2019on se fie au sociologue Edgar Morin, notre \u00e9poque est \u00ab&nbsp;en manque de reliance, et celle-ci est devenue un besoin vital&nbsp;\u00bb (2004, 115). En ce sens, l\u2019h\u00e9ro\u00efne de Marie NDiaye n\u2019est pas si diff\u00e9rente de l\u2019individu moderne. Voulant \u00e0 tout prix \u00eatre accept\u00e9e parmi les siens, Fanny ressent la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019adapter \u00e0 son environnement social et de changer constamment de forme, donc de se camoufler, pour satisfaire son entourage. Ainsi, c\u2019est la mall\u00e9abilit\u00e9 de Fanny, soit sa tendance \u00e0 se laisser modeler et influencer par l\u2019ext\u00e9rieur, qui semble enti\u00e8rement d\u00e9finir son identit\u00e9. Or, cette m\u00eame propri\u00e9t\u00e9 la vide \u00e9galement de toute sa consistance, entra\u00eenant la d\u00e9t\u00e9rioration progressive de la protagoniste, puis sa dissolution totale, le dernier sacrifice qu\u2019elle accomplit pour se soumettre \u00e0 la volont\u00e9 familiale. Figure irr\u00e9m\u00e9diablement fautive, Fanny \u00e9prouve sa culpabilit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la disparition. En recourant aux discours de plusieurs sp\u00e9cialistes dont les travaux ont port\u00e9 sur le personnage contemporain ou sur l\u2019\u0153uvre de Marie NDiaye, nous analyserons d\u2019abord comment la formidable mall\u00e9abilit\u00e9 de Fanny, qui semble lui donner la souplesse n\u00e9cessaire pour se conformer, se r\u00e9v\u00e8le insuffisante pour emp\u00eacher son exclusion de la famille. Il s\u2019agira ensuite de se pencher sur les derniers chapitres d\u2019<em>En famille<\/em> afin de r\u00e9fl\u00e9chir aux cons\u00e9quences tragiques de cette insuffisance&nbsp;: la \u00ab&nbsp;premi\u00e8re mort de Fanny&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990, 184), sa renaissance, puis sa mutation finale en une \u00ab&nbsp;imperceptible silhouette&nbsp;\u00bb (305).<\/span><\/p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">D\u00e8s les premi\u00e8res pages d\u2019<em>En famille<\/em>, Fanny est vue par les siens \u00ab&nbsp;comme une impure, comme une intruse aux pr\u00e9tentions sans borne&nbsp;\u00bb (38). Elle part d\u00e9savantag\u00e9e, \u00ab&nbsp;passible du jugement le plus s\u00e9v\u00e8re&nbsp;\u00bb (156) et fautive avant m\u00eame de savoir pourquoi. Tel un v\u00e9ritable personnage de roman, Fanny \u00ab&nbsp;habite le pr\u00e9sent en \u00e9tranger \u00e9tonn\u00e9, venu d\u2019un autre monde&nbsp;\u00bb (Daunais 2008, 29). N\u2019ayant pas droit \u00e0 une v\u00e9ritable reconnaissance, elle croit qu\u2019elle ne sera \u00ab&nbsp;jamais accueillie dignement par la famille&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990, 76). On justifie la violence \u00e0 son \u00e9gard en sp\u00e9cifiant qu\u2019elle \u00ab&nbsp;avait moins de droits, venant on ne savait d\u2019o\u00f9&nbsp;\u00bb (81). En effet, plusieurs indices du texte laissent entendre que l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de Fanny est li\u00e9e \u00e0 son origine ethnique, comme lorsqu\u2019elle affirme que son \u00ab&nbsp;v\u00e9ritable pr\u00e9nom est d\u2019ailleurs si curieux que vous \u00e9prouveriez les plus grandes difficult\u00e9s \u00e0 l\u2019entendre, puis \u00e0 le prononcer&nbsp;\u00bb (91). Tout le malheur de Fanny vient donc d\u2019une singularit\u00e9 identitaire qui repousse sa famille. Comme l\u2019affirme Jean-Pierre Richard&nbsp;:<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><p class=\"has-text-align-justify has-ek-indent\" style=\"--ek-indent: 20px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><em>[\u2026] la bizarrerie devient g\u00eane, handicap. Porteuse non pas de la r\u00eaverie d\u2019un plus, mais du constat, et de la d\u00e9ploration d\u2019un moins. On dira bizarre d\u00e9sormais celle ou celui \u00e0 qui manque quelque chose, sans qu\u2019on puisse d\u2019ailleurs jamais savoir sur quoi porte au juste ce d\u00e9faut. Fanny, du moins, l\u2019h\u00e9ro\u00efne d\u2019En famille sent bien que l\u00e0 r\u00e9side le mal dont elle souffre.&nbsp;(1996, 166)<\/em><\/span><\/p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">La plus fervente adversaire de Fanny est alors assur\u00e9ment Tante Colette, qui \u00ab&nbsp;ne l\u2019avait pas reconnue, s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9e sur son pr\u00e9nom, avait mis une fureur \u00e0 l\u2019exclure&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990, 105). Pleine de m\u00e9pris pour sa ni\u00e8ce, Tante Colette consid\u00e8re la marginalit\u00e9 de celle-ci comme un motif valable de rejet, stipulant que Fanny \u00ab&nbsp;\u00e9tait pour la famille une \u00e9trang\u00e8re dont on n\u2019avait fait que se r\u00e9signer \u00e0 la pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb (146). Alors qu\u2019aujourd\u2019hui, \u00ab&nbsp;aucune loi morale ni aucune tradition ne nous indiquent du dehors qui nous devons \u00eatre et comment nous devons nous conduire&nbsp;\u00bb (Ehrenberg 1998, 14), Fanny est bel et bien soumise \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 d\u2019une loi familiale qui la force \u00e0 devenir autre. Durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du r\u00e9cit, elle s\u2019ent\u00eatera \u00e0 contrer l\u2019ostracisme dont elle est victime en se faisant conforme et semblable aux membres de sa famille.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Ainsi, pourvue d\u2019une identit\u00e9 proprement mall\u00e9able, Fanny se met \u00e0 cacher \u00ab&nbsp;tout l\u2019\u00e9clat de sa particularit\u00e9&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990, 153) afin de gagner l\u2019amour de ses proches. Lorsque Tante Colette substitue au nom \u00ab&nbsp;essentiellement \u00e9trange&nbsp;\u00bb (152) de sa ni\u00e8ce celui plus convenu de \u00ab&nbsp;Fanny&nbsp;\u00bb, la protagoniste accepte l\u2019imposition de cette nouvelle identit\u00e9, soucieuse de ne pas contrarier sa tante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais cela ne fait rien, appelle-moi Fanny. Il me fallait, de toute fa\u00e7on, dit Fanny avec plaisir, un nouveau pr\u00e9nom.&nbsp;\u00bb (9) Elle effectue ce qu\u2019Andrew Asibong nomme une \u00ab&nbsp;radical depersonalization&nbsp;\u00bb (2013, 22), comme une d\u00e9saffirmation de soi pour mieux int\u00e9grer la masse. En effet, Fanny \u00ab&nbsp;port[e] \u00e0 la famille une affection aveugle&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990, 52) et est pr\u00eate \u00e0 tout pour satisfaire son besoin d\u2019appartenance, m\u00eame \u00e0 \u00ab&nbsp;devenir, peut-\u00eatre, l\u2019un des chiens fid\u00e8les&nbsp;\u00bb (65). D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment ob\u00e9issante, \u00ab&nbsp;Fanny choisit de plaire selon les termes \u00e9nonc\u00e9s par l\u2019autorit\u00e9, \u00e0 savoir, endosser l\u2019identit\u00e9 qui lui est propos\u00e9e&nbsp;\u00bb (Moudileno 1998, 450-51), peu importe qu\u2019elle soit d\u00e9gradante ou non. Elle recherche l\u2019approbation de l\u2019autoritaire Colette, mais aussi de cette tante disparue \u00e0 laquelle elle se sent intimement li\u00e9e, au point tel qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8rerait mourir que de ne pas se savoir accept\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il lui faudrait \u00e9galement se faire reconna\u00eetre de Tante L\u00e9da, ce qui pourrait se r\u00e9v\u00e9ler difficile, sinon impossible; et, dans ce cas, Fanny n\u2019aurait plus qu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre.&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990, 50) On sent le vide qui se creuse d\u00e9j\u00e0 en la protagoniste et qui annonce sa disparition future. Son sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 la rend soumise au regard ext\u00e9rieur, ainsi elle \u00ab&nbsp;souriait \u00e0 tous, d\u00e9sireuse de montrer qu\u2019il n\u2019y avait aucune raison pour qu\u2019on la cr\u00fbt chang\u00e9e, ou diff\u00e9rente de ce que devait \u00eatre un membre de la famille&nbsp;\u00bb (12). Elle d\u00e9veloppe alors \u00ab&nbsp;une conscience de plus en plus vive&nbsp;\u00bb (151) de sa propre diff\u00e9rence, mais aussi du jugement des autres, ce qui la rend habile \u00e0 ajuster sa personnalit\u00e9 en fonction de ceux qui l\u2019entourent. Devant une telle capacit\u00e9 d\u2019adaptation, les siens ne peuvent que percevoir comme une imposture le \u00ab&nbsp;processus de r\u00e9int\u00e9gration \u00e0 l\u2019issue duquel [Fanny] entend acc\u00e9der \u00e0 une place l\u00e9gitime au sein de la famille&nbsp;\u00bb (Moudileno 1998, 448).<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Apr\u00e8s tout, Fanny avoue n\u2019avoir \u00ab&nbsp;jamais fait qu\u2019imiter&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990, 15). Elle joue un r\u00f4le et se construit une fausse identit\u00e9 depuis toujours, dans le but de plaire.N\u00e9e \u00e9trange, elle est devenue coupable en voulant cacher sa diff\u00e9rence&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu avais \u00e9t\u00e9, malheureuse fille, une anomalie; tu t\u2019es transform\u00e9e en faute, dont tous, vaguement, nous portions la honte.&nbsp;\u00bb (153) Fanny a donc commis le crime de la mall\u00e9abilit\u00e9 en tentant de camoufler sa v\u00e9ritable nature pour ressembler aux autres. Tante Colette lui reproche, entre autres, d\u2019avoir voulu duper les membres de la famille&nbsp;:<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><p class=\"has-text-align-justify has-ek-indent\" style=\"--ek-indent: 20px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><em>[\u2026] tu t\u00e2chais de nous imiter, voulant te r\u00e9int\u00e9grer \u00e0 la famille et qu\u2019on oubli\u00e2t ce quelque chose qui te d\u00e9signait malgr\u00e9 toi. Ah, que d\u2019illusions! Ma pauvre ni\u00e8ce, comme tu nous as pitoyablement sing\u00e9s! Tu as emprunt\u00e9 \u00e0 l\u2019a\u00een\u00e9e de tes cousines ses inflexions de voix, \u00e0 l\u2019autre sa manie de se gratter le nez; tu as jur\u00e9, comme ton oncle; tu as voulu porter les vieux v\u00eatements d\u2019Eug\u00e8ne, qui t\u2019engon\u00e7aient affreusement. (153)<\/em><\/span><\/p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\u00c0 un certain moment, Fanny envisage m\u00eame de \u00ab&nbsp;[se] transformer en Eug\u00e8ne&nbsp;\u00bb (170) pour se m\u00ealer \u00e0 la famille. Comme le remarque Anne Martine Parent, \u00ab&nbsp;chez NDiaye, le soi est \u00e9branl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 devenir autre&nbsp;\u00bb (2013, 36). En effet, Fanny \u00e9prouve une telle d\u00e9tresse qu\u2019elle consent \u00e0 renoncer \u00e0 son individualit\u00e9 s\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un moyen d\u2019\u00eatre reconnue par les siens. Elle veut incarner pleinement son r\u00f4le et se convaincre qu\u2019\u00ab&nbsp;elle n\u2019\u00e9tait, elle, rien d\u2019autre que Fanny&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990,&nbsp;112). En plein d\u00e9ni, la protagoniste se ment donc aussi \u00e0 elle-m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;Another Don Quixote, she is now the heroine of a legendary quest, not an eighteen-year-old with a dysfunctional family.&nbsp;\u00bb (Hertich 2005, 722)&nbsp;Elle est, nous rappelle la narration, \u00ab&nbsp;mensonge des pieds \u00e0 la t\u00eate&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990, 29). Notons d\u2019ailleurs qu\u2019<em>En famille <\/em>est narr\u00e9 \u00e0 la troisi\u00e8me personne alors que \u00ab&nbsp;bien peu de romans et de r\u00e9cits [\u2026] persistent \u00e0 recourir aux modalit\u00e9s omniscientes qui pr\u00e9valaient au XIXe et au d\u00e9but du XXe&nbsp;si\u00e8cle&nbsp;\u00bb (Viart 2019). Ce proc\u00e9d\u00e9 d\u00e9montre bien l\u2019intention de la voix narrative d\u2019\u00e9tablir une \u00ab&nbsp;distance romanesque&nbsp;\u00bb (Biron 2005, 41) par rapport \u00e0 Fanny et de la consid\u00e9rer comme un personnage traditionnel, une pure construction. Sans identit\u00e9 qui lui soit propre, la protagoniste va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 \u00ab&nbsp;s\u2019exprimer comme dans les livres&nbsp;\u00bb&nbsp;(NDiaye 1990,&nbsp;13). Infiniment mall\u00e9able, Fanny nous semble \u00e0 peine r\u00e9elle et Tante Colette vient confirmer ce caract\u00e8re fictif en d\u00e9non\u00e7ant la fausset\u00e9 de sa ni\u00e8ce qui n\u2019est \u00ab&nbsp;rien de plus, [qui] n\u2019existe [\u2026] pas davantage, que le personnage secondaire, Fanny, de [son] livre&nbsp;\u00bb (155).<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Fa\u00e7onn\u00e9e par le mod\u00e8le familial, la vraie Fanny s\u2019\u00e9clipse et laisse place \u00e0 une figure ind\u00e9termin\u00e9e, \u00e0 la fois \u00ab&nbsp;here and there, being and non-being&nbsp;\u00bb (Hertich 2005, 720). On la compare \u00e0 \u00ab&nbsp;une vilaine b\u00eate&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990,&nbsp;161) qu\u2019il faut chasser, pour ensuite la traiter comme une chose et songer \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019usage qu\u2019on pouvait faire d\u2019elle&nbsp;\u00bb (162). M\u00eame Tante Colette reste incertaine quant \u00e0 la v\u00e9ritable nature de Fanny, d\u00e9stabilis\u00e9e par l\u2019inconsistance de cette derni\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne sais ce qui, tout d\u2019abord, t\u2019a rendue honteuse de ce que tu \u00e9tais \u2014 ne devrais-je pas dire de ce que tu croyais \u00eatre, de ce que tu t\u2019es mise \u00e0 croire \u00eatre? Car qui \u00e9tais-tu v\u00e9ritablement, \u00e0 l\u2019\u00e9poque? Qui s\u2019en souvient? Ta m\u00e8re elle-m\u00eame h\u00e9siterait \u00e0 le dire!&nbsp;\u00bb (151) Sous pr\u00e9texte de partir \u00ab&nbsp;\u00e0 la recherche de L\u00e9da&nbsp;\u00bb (18), Fanny erre et tourne en rond pour se trouver elle-m\u00eame, sans jamais atteindre son but. Au contraire, elle se vide de son essence et assume une fonction temporaire, n\u2019\u00e9tant plus \u00ab&nbsp;que celle qui cherche Tante L\u00e9da, nomm\u00e9e Fanny&nbsp;\u00bb (46). L\u2019identit\u00e9 de la protagoniste fluctue sans cesse, puisqu\u2019\u00ab&nbsp;il lui manqu[e] d\u2019\u00eatre compl\u00e8te&nbsp;\u00bb (45). Son aptitude \u00e0 se transformer et \u00e0 projeter une fausse image d\u2019elle-m\u00eame la d\u00e9poss\u00e8de d\u2019un soi v\u00e9ritable. \u00c0 l\u2019instar d\u2019autres personnages contemporains, Fanny \u00ab&nbsp;flotte hors du temps&nbsp;\u00bb (Biron 2005, 29), voire hors d\u2019elle-m\u00eame. Elle se d\u00e9sint\u00e8gre peu \u00e0 peu, ne repr\u00e9sentant plus \u00ab&nbsp;rien ni personne&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990,&nbsp;124).<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">En voulant \u00eatre comme tout le monde, Fanny tombe dans le n\u00e9ant et devient absente aux yeux des autres, qui ont \u00ab&nbsp;r\u00e9ussi \u00e0 oublier son existence&nbsp;\u00bb (52). En retour, on attend d\u2019elle \u00ab&nbsp;certain effacement, certaine discr\u00e9tion&nbsp;\u00bb (154), ce \u00e0 quoi elle obtemp\u00e8re ais\u00e9ment. Son \u00ab&nbsp;humilit\u00e9 excessive&nbsp;\u00bb (151) s\u2019intensifie et Fanny elle-m\u00eame oublie \u00ab&nbsp;jusqu\u2019\u00e0 Tante L\u00e9da, jusqu\u2019\u00e0 son pr\u00e9nom et ce pour quoi seul il valait de vivre&nbsp;\u00bb (49). Proprement \u00e9vanescente, l\u2019identit\u00e9 de Fanny s\u2019envole comme un souvenir. Michael Sheringham soul\u00e8ve d\u2019ailleurs que \u00ab&nbsp;Fanny\u2019s way of defying ostracism is to abase herself still further, to choose the path of abjection&nbsp;\u00bb (2007, 32). Comme pour riposter aux violences que lui inflige sa famille, la protagoniste se fait minuscule et accepte les reproches, se sachant marginale et, donc, fautive. Elle se retire, passive, et \u00ab&nbsp;[s]\u2019arrangeait, sur les photographies, pour qu\u2019on ne [la] v\u00eet qu\u2019\u00e0 demi&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990,&nbsp;151). Mais bien plus que de ces \u00ab&nbsp;abaissements constants&nbsp;\u00bb (152), il est ici question du d\u00e9but de son extinction, marqu\u00e9 par l\u2019interrogatoire de Tante Colette&nbsp;:<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><p class=\"has-text-align-justify has-ek-indent\" style=\"--ek-indent: 20px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><em>Mais qu\u2019es-tu donc, toi? Qu\u2019es-tu donc aujourd\u2019hui? Comment d\u00e9finir clairement ce que tu es? Es-tu quelque chose? [\u2026] Faut-il croire que tu n\u2019es rien de dicible? [\u2026] je ne t\u2019ai m\u00eame pas reconnue, le jour de l\u2019anniversaire, et le premier pr\u00e9nom qui m\u2019est pass\u00e9 par la t\u00eate, que j\u2019avais lu la veille dans un m\u00e9chant petit roman, je te l\u2019ai donn\u00e9, voil\u00e0 [\u2026] ! Comment t\u2019appelais-tu, autrefois? Je ne m\u2019en souviens m\u00eame pas. Avais-tu un nom? Vois-tu, je n\u2019en suis m\u00eame pas convaincue. (155-56)<\/em><\/span><\/p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Et Fanny, participant \u00e0 l\u2019\u00e9vanouissement de son identit\u00e9, d\u00e9clare qu\u2019elle l\u2019a \u00ab&nbsp;oubli\u00e9[e] \u00e9galement&nbsp;\u00bb (156). Toute trace de son existence est supprim\u00e9e et, sur les photographies, son visage \u00ab&nbsp;n\u2019[est] plus qu\u2019un trou d\u00e9chiquet\u00e9&nbsp;\u00bb (174). Sa propre m\u00e8re l\u2019efface de sa m\u00e9moire, \u00ab&nbsp;comme on oublie, peut-\u00eatre, ce qui se rattache \u00e0 un souvenir d\u00e9sagr\u00e9able, ou honteux&nbsp;\u00bb (172). Mall\u00e9able jusqu\u2019\u00e0 l\u2019effacement, Fanny repr\u00e9sente bien ce concept d\u2019\u00ab&nbsp;amoindrissement du personnage&nbsp;\u00bb (Martin-Achard, Pi\u00e9gay et Rabat\u00e9 2021, 3). Elle est impuissante, le r\u00e9sidu d\u2019une jeune femme prise dans un monde contemporain sans issue, o\u00f9 \u00ab&nbsp;rien n\u2019est vraiment interdit, rien n\u2019est vraiment possible&nbsp;\u00bb (Ehrenberg 1998, 13). On ne peut lui imposer quoi que ce soit, mais Fanny entend bien la requ\u00eate de sa famille&nbsp;: \u00ab&nbsp;Eh, disparais, voil\u00e0 qui serait bien agir!&nbsp;\u00bb (NDiaye 1990,&nbsp;169) N\u2019ayant plus rien \u00e0 perdre, la protagoniste abandonne toute r\u00e9sistance et ob\u00e9it aveugl\u00e9ment \u00e0 la volont\u00e9 du clan qui l\u2019a exclue.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">R\u00e9duite au statut de nuisance cach\u00e9e dans la niche, Fanny trouve un restant de bonheur dans la lecture et dit qu\u2019elle \u00ab\u00a0e\u00fbt volontiers donn\u00e9, l\u00e0, tout de suite, le reste de sa vie, br\u00e8ve encore, contre la certitude d\u2019une ultime \u00e9motion semblable \u00e0 celle qu\u2019elle venait d\u2019\u00e9prouver, qui valait bien toutes les joies de son pass\u00e9\u00a0\u00bb (179). Par ce souhait de renoncement, Fanny entame sa propre disparition. En effet, peu apr\u00e8s, la protagoniste entend crier \u00ab\u00a0Voil\u00e0 L\u00e9da\u00a0\u00bb (185) et elle croit que cette derni\u00e8re joie qu\u2019elle esp\u00e9rait prendra la forme d\u2019une rencontre tant attendue avec sa tante disparue. Fanny ne peut faire autrement que de \u00ab\u00a0bondir hors de la niche sous l\u2019escalier\u00a0\u00bb (185), signant son arr\u00eat de mort. Le f\u00e9roce chien d\u2019Eug\u00e8ne s\u2019\u00e9lance vers elle, \u00ab\u00a0la saisit \u00e0 la gorge et entrepr[end] de la d\u00e9pecer\u00a0\u00bb (186). Puis, comme si de rien n\u2019\u00e9tait, Tante Colette \u00ab\u00a0enveloppa sans d\u00e9go\u00fbt [\u2026] ce qu\u2019il demeurait de Fanny dans un vieux drap et s\u2019en alla jeter le tout sur le tas de fumier, au fond du jardin\u00a0\u00bb (186). La premi\u00e8re mort de Fanny se d\u00e9roule dans l\u2019indiff\u00e9rence la plus totale. Les autres personnages s\u2019adonnent \u00e0 leurs occupations, \u00ab\u00a0non sans entrain\u00a0\u00bb (186), ne se pr\u00e9occupant gu\u00e8re de la sc\u00e8ne horrible et d\u00e9gradante qui a lieu sous leurs yeux. Fanny ne repr\u00e9sente rien pour les siens, m\u00eame apr\u00e8s tous ses efforts pour leur plaire et leur ressembler. C\u2019est donc une lacune int\u00e9rieure et irr\u00e9missible qui cause le meurtre de la protagoniste\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019individu est confront\u00e9 \u00e0 une pathologie de l\u2019insuffisance plus qu\u2019\u00e0 une maladie de la faute.\u00a0\u00bb (Ehrenberg 1998, 15) Pourtant parfaitement innocente au sens l\u00e9gal du terme, Fanny est \u00e9cras\u00e9e sous le poids de sa culpabilit\u00e9 et rena\u00eetra plus mall\u00e9able que jamais de cet \u00ab\u00a0abandon dans lequel on la laissait\u00a0\u00bb (NDiaye 1990,\u00a0178).<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9vor\u00e9e par le chien, elle r\u00e9appara\u00eet transform\u00e9e, \u00ab\u00a0fort diff\u00e9rente de celle qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb (211). M\u00e9connaissable, Fanny est pourtant plus tol\u00e9rable que jamais et sa Tante Colette avoue n\u2019avoir \u00ab\u00a0rien \u00e0 reprocher \u00e0 ce visage-l\u00e0\u00a0\u00bb (211), qui porte d\u2019ailleurs la trace d\u2019une \u00ab\u00a0vague ressemblance avec le [s]ien\u00a0\u00bb (211). Par cette exag\u00e9ration qui fr\u00f4le le fantastique, la voix narrative nous force \u00e0 voir l\u2019ampleur de la m\u00e9tamorphose de Fanny. Auparavant ostracis\u00e9e en raison de sa diff\u00e9rence, la protagoniste semble avoir suffisamment chang\u00e9 pour \u00eatre enfin accueillie au sein de la famille, son salut \u00ab\u00a0d\u00e9pend[ant] surtout de son acceptation par Tante Colette, instance d\u2019autorit\u00e9 du r\u00e9cit\u00a0\u00bb (Moudileno 1998, 446). Comment ne pas croire, alors, que la mall\u00e9abilit\u00e9 joue en la faveur de Fanny? Sa tante la trouve d\u00e9sormais \u00ab\u00a0parfaite\u00a0\u00bb (NDiaye 1990,\u00a0212), \u00ab\u00a0extr\u00eamement jolie\u00a0\u00bb (212) et, surtout, \u00ab\u00a0selon [son] d\u00e9sir\u00a0\u00bb (213). Or, cet \u00e9tat idyllique ne dure pas longtemps et Fanny incarne l\u2019individu contemporain \u00ab\u00a0apparemment \u00e9mancip\u00e9 des interdits, mais certainement d\u00e9chir\u00e9 par un partage entre le possible et l\u2019impossible\u00a0\u00bb (Ehrenberg 1998, 17). D\u2019une part, la m\u00e8re de Fanny \u00ab\u00a0aime encore mieux souffrir de ne pas [la] voir\u00a0\u00bb (NDiaye 1990,\u00a0218), navr\u00e9e de constater que sa fille a reni\u00e9 sa particularit\u00e9 et \u00ab\u00a0rompu ainsi avec [ses] parents\u00a0\u00bb (218) pour se convertir. D\u2019autre part, malgr\u00e9 ce qu\u2019elle nous fait d\u2019abord croire, Tante Colette garde une certaine m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Fanny, craignant qu\u2019elle puisse \u00ab\u00a0reprendre ses mauvais penchants et redevenir la honte de [la] famille\u00a0\u00bb (213). Il faut, avoue-t-elle impudemment, rester \u00ab\u00a0\u00e0 m\u00eame de [se] d\u00e9barrasser d\u2019elle facilement\u00a0\u00bb (213). On remarque, en effet, que \u00ab\u00a0the return of a \u201cdifferent\u201d Fanny cannot be seen to have any bearing on the issue\u00a0\u00bb (Sheringham 2007, 33). Dans l\u2019une des seules parties du roman o\u00f9 elle est la narratrice, Fanny prend le contr\u00f4le de sa voix et d\u00e9plore son sort d\u2019\u00e9ternelle \u00e9trang\u00e8re\u00a0:<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p class=\"has-text-align-justify has-ek-indent\" style=\"--ek-indent: 20px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><em>Ne me reprochait-on pas aujourd\u2019hui d\u2019avoir obtenu ce qu\u2019on me m\u00e9prisait pour ne l\u2019avoir point, autrefois? Par cons\u00e9quent, ne me m\u00e9prisait-on pas maintenant davantage encore? O\u00f9 \u00e9tait ma faute? \u00c0 qui profitait v\u00e9ritablement que j\u2019eusse chang\u00e9, sinon \u00e0 la seule Tante Colette que mon ancien aspect avait toujours offusqu\u00e9e? [\u2026] \u00c0 quoi, \u00e0 quoi me fallait-il encore acc\u00e9der pour m\u00e9riter d\u2019\u00eatre poss\u00e9d\u00e9e par le village et la famille [\u2026]\u00a0?\u00a0(NDiaye 1990,\u00a0228)<\/em><\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">R\u00e9volt\u00e9e, elle souligne bien l\u2019absurdit\u00e9 du bl\u00e2me sans fin qu\u2019on lui fait porter. Fanny r\u00e9alise que ses efforts n\u2019ont servi \u00e0 rien\u00a0et qu\u2019il lui sera impossible d\u2019\u00e9chapper au cycle de violence perp\u00e9tu\u00e9 par sa famille, tant et aussi longtemps qu\u2019elle sera en vie.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Persuad\u00e9e par les autres \u00ab\u00a0de son indignit\u00e9 essentielle\u00a0\u00bb (266), la protagoniste comprend que sa renaissance n\u2019\u00e9tait qu\u2019un mirage. Elle se sent pr\u00eate \u00e0 s\u2019\u00e9teindre, car pour le personnage contemporain, d\u00e8s lors qu\u2019\u00ab\u00a0il semble impossible d\u2019entrer dans le monde\u00a0[\u2026], il ne reste plus qu\u2019\u00e0 en sortir\u00a0\u00bb (Biron 2005, 41). Se tournant vers l\u2019an\u00e9antissement de soi, Fanny appartient \u00e0 ces \u00ab\u00a0personnages de fiction qui [\u2026] cherchent \u00e0 se d\u00e9constituer\u00a0\u00bb (Martin-Achard, Pi\u00e9gay et Rabat\u00e9 2021, 3). Elle abandonne sa qu\u00eate d\u2019appartenance et reprend donc \u00ab\u00a0le pr\u00e9nom que lui ont donn\u00e9 ses parents\u00a0\u00bb (NDiaye 1990,\u00a0295), qui \u00ab\u00a0ne peut nous faire penser \u00e0 rien\u00a0\u00bb (295). Fanny ne tente plus de changer, mais se laisse simplement dispara\u00eetre, ultime sacrifice pour sa famille envers qui elle \u00ab\u00a0n\u2019[a] plus d\u2019espoir\u00a0\u00bb (290). Ainsi Tante Colette retrouve-t-elle sur son perron, un jour, une \u00ab\u00a0silhouette sans nom ni pareille qui, au d\u00e9but frissonnante, maintenant ne remuait pas plus qu\u2019un cadavre\u00a0\u00bb\u00a0(305) et en qui elle croit d\u00e9celer \u00ab\u00a0les traits de Fanny, encore que d\u2019une fa\u00e7on si vague, si incertaine, [qu\u2019elle] ne pu[t] se r\u00e9soudre \u00e0 l\u2019appeler ainsi\u00a0\u00bb (305). \u00c0 peine plus qu\u2019une ombre, Fanny vient offrir ce qui reste d\u2019elle-m\u00eame. Elle abdique et se donne enti\u00e8rement \u00e0 la loi familiale, dans les bras de Tante Colette qui la d\u00e9pose \u00ab\u00a0en bas, dans le hangar\u00a0\u00bb (309). Exau\u00e7ant le v\u0153u de ses proches qui l\u2019ont toujours voulue \u00ab\u00a0morte, [\u2026] disparue, dissoute\u00a0\u00bb (309), Fanny se r\u00e9volte par une scandaleuse ob\u00e9issance. Que peut-elle faire, sinon \u00ab\u00a0mener la seule existence qui lui soit encore permise\u00a0: celle du spectre qui hante la vie de ceux qu\u2019elle consid\u00e9rait jusqu\u2019ici comme sa famille\u00a0\u00bb (Ruhe 2013, 24)\u00a0? Selon Alexander Hertich, la disparition de Fanny rel\u00e8ve d\u2019une certaine beaut\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0[She] is accepted back into the family and allowed to die on the property, a central symbol of familial power.\u00a0\u00bb (2005, 726) C\u2019est l\u2019accomplissement d\u2019une autre forme de qu\u00eate. Fanny devient le parfait h\u00e9ros romanesque sorti du monde, pouvant \u00ab\u00a0explorer le pr\u00e9sent [\u2026] depuis la distance particuli\u00e8re de la disparition\u00a0\u00bb (Daunais 2008, 29).<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p class=\"has-text-align-justify\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Apparaissant d\u2019abord comme une qu\u00eate de validation, ou encore comme un r\u00e9cit de recherche identitaire, l\u2019histoire de Fanny s\u2019av\u00e8re \u00ab\u00a0une trag\u00e9die de l\u2019insuffisance\u00a0\u00bb (Ehrenberg 1998, 17). La protagoniste, malgr\u00e9 sa mall\u00e9abilit\u00e9 et sa soif d\u2019appartenance, ne parvient jamais \u00e0 int\u00e9grer la famille. Plut\u00f4t, elle se d\u00e9t\u00e9riore progressivement, au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle comprend qu\u2019il ne lui reste plus d\u2019autres options que le retrait du monde, puis la mort. Dans un texte si flou, difficile de dire ce que devient r\u00e9ellement \u2014 ou ce qu\u2019a toujours \u00e9t\u00e9 \u2014 Fanny. Cette figure ambigu\u00eb se renouvelle sans cesse, ce qui lui assure, du moins, les plaisirs de l\u2019ind\u00e9termination\u00a0: \u00ab\u00a0As the work progresses, she learns not to accept either option\u2014here or there, Fanny or not Fanny\u2014as an absolute.\u00a0\u00bb (Hertich 2005, 720) Loin de se limiter \u00e0 quelques possibilit\u00e9s bien d\u00e9finies, Fanny vient \u00ab\u00a0provoquer la perplexit\u00e9, \u00e9chapper \u00e0 toute classification\u00a0\u00bb (Ruhe 2013, 18). La protagoniste d\u2019<em>En famille<\/em> reste, tout comme l\u2019\u0153uvre dont elle fait partie, r\u00e9solument ind\u00e9chiffrable. Lorsqu\u2019elle dispara\u00eet finalement et \u00ab\u00a0passe \u00e0 l\u2019\u00e9tat de fant\u00f4me\u00a0\u00bb (25), devenant un d\u00e9bris emport\u00e9 par Tante Colette, c\u2019est peut-\u00eatre r\u00e9ellement pour acc\u00e9der \u00e0 un statut sup\u00e9rieur\u00a0: \u00ab\u00a0Et voil\u00e0 Fanny devenue texte. Le texte du roman que nous lisons, et \u00e0 notre tour int\u00e9grons \u00e0 notre biblioth\u00e8que.\u00a0\u00bb (Moudileno 1998, 451) Nous pouvons appr\u00e9cier cette victoire de l\u2019effacement, cette efficacit\u00e9 d\u2019une dissolution contestataire. Fanny se sacrifie, oui, mais elle d\u00e9nonce \u00e9galement\u00a0le monde qui l\u2019a laiss\u00e9e mourir et changer \u00e0 outrance\u00a0: \u00ab\u00a0Tel est, en somme, l\u2019ultime combat [\u2026] du personnage romanesque contemporain\u00a0: s\u2019effacer de lui-m\u00eame, mourir sans laisser de traces, [\u2026] comme une derni\u00e8re protestation contre le vide de l\u2019existence.\u00a0\u00bb (Biron 2005, 40) Elle a beau dispara\u00eetre, Fanny laisse une trace derri\u00e8re elle. Au grand d\u00e9sarroi de Tante Colette, l\u2019h\u00e9ro\u00efne d\u2019<em>En famille<\/em> demeurera dans nos m\u00e9moires, immortalis\u00e9e entre les pages d\u2019un petit roman.<strong><br \/><\/strong><\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques <\/strong><\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">NDiaye, Marie. 1990. <em>En famille<\/em>. Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Minuit Double\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Asibong, Andrew. 2013. <em>Blankness and Recognition<\/em>. Liverpool\u00a0: Liverpool University Press, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Contemporary French and Francophone Cultures\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Biron, Michel. 2005. \u00ab\u00a0L\u2019effacement du personnage contemporain\u00a0\u00bb. <em>\u00c9tudes fran\u00e7aises<\/em>, vol.\u00a041, no.\u00a01\u00a0:\u00a027-41.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Daunais, Isabelle. 2008. \u00ab\u00a0La conscience de ce qui n\u2019est plus\u00a0\u00bb.<em> Les grandes disparitions\u00a0: Essai sur la m\u00e9moire du roman<\/em>. Saint-Denis\u00a0: Presses universitaires de Vincennes.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Ehrenberg, Alain. 1998. <em>La Fatigue d\u2019\u00eatre soi. D\u00e9pression et soci\u00e9t\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Odile Jacob.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Hertich, Alexander. 2005. \u00ab\u00a0The Search for Place and Identity in Marie NDiaye\u2019s <em>En famille<\/em>\u00a0\u00bb. <em>The French Review<\/em>, vol. 78, no. 4\u00a0: 718-28.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Martin-Achard, Fr\u00e9d\u00e9ric, Nathalie Pi\u00e9gay et Dominique Rabat\u00e9. 2021. \u00ab\u00a0Introduction\u00a0: Statut du personnage dans la fiction contemporaine\u00a0\u00bb. <em>Revue critique de fixxion contemporaine<\/em>, no.\u00a023\u00a0: 1-7.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Morin, Edgar. 2004.\u00a0<em>La M\u00e9thode<\/em> <em>Tome\u00a0IV\u00a0:<\/em><em> L&rsquo;\u00c9<\/em><em>thique<\/em>. Paris\u00a0: Le Seuil.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Moudileno, Lydie. 1998. \u00ab\u00a0D\u00e9lits, d\u00e9tours et affabulation\u00a0: l\u2019\u00e9criture de l\u2019anath\u00e8me dans <em>En famille<\/em> de Marie Ndiaye\u00a0\u00bb. <em>The French Review<\/em>, vol. 71, no. 3\u00a0: 442-53.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Parent, Anne Martine. 2013. \u00ab\u00a0La nostalgie de soi\u00a0: l\u2019identit\u00e9 en d\u00e9faut dans <em>Autoportrait en vert <\/em>de Marie NDiaye\u00a0\u00bb. <em>Une femme puissante\u00a0: L\u2019\u0153uvre de Marie Ndiaye<\/em> (dir. Daniel Bengsch et Cornelia Ruhe). Amsterdam\u2014New York\u00a0: \u00c9ditions Rodopi.\u00a036-49.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Richard, Jean-Pierre. 1996. \u00ab\u00a0Le trouble et le partage\u00a0\u00bb. <em>Terrains de lecture<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Ruhe, Cornelia. 2013. \u00ab\u00a0La po\u00e9tique du flou de Marie NDiaye\u00a0\u00bb. <em>Une femme puissante\u00a0: L\u2019\u0153uvre de Marie Ndiaye<\/em> (dir. Daniel Bengsch et Cornelia Ruhe). Amsterdam\u2014New York\u00a0: \u00c9ditions Rodopi.\u00a017-33.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Sheringham, Michael. 2007. \u00ab\u00a0The Law of Sacrifice: Race and the Family in Marie Ndiaye\u2019s <em>En famille<\/em> and <em>Papa doit manger<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Affaires de famille\u00a0: The Family in Contemporary French Culture and Theory<\/em> (\u00e9d. Marie-Claire Barnet et Edward Welch). Amsterdam &#8211; New York\u00a0: \u00c9ditions Rodopi.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Viart, Dominique. 2019. \u00ab Comment nommer la litt\u00e9rature contemporaine ? \u00bb. <em>Fabula\u00a0: La recherche en litt\u00e9rature<\/em>. <a href=\"https:\/\/www.fabula.org\/atelier.php?Comment_nommer_la_litterature_contemporaine\">https:\/\/www.fabula.org\/atelier.php?Comment_nommer_la_litterature_contemporaine<\/a>. (Page consult\u00e9e le 20 janvier 2022)<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-left\"><a href=\"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/926?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/carnet-critique.com\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/926?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/carnet-critique.com\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\" \/><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MALL\u00c9ABILIT\u00c9 ET DISPARITION DE L\u2019\u00c9TRANG\u00c8RE DANS EN FAMILLE DE MARIE NDIAYE En famille est largement consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab&nbsp;le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1982,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"content-type":"","om_disable_all_campaigns":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[40],"tags":[39],"class_list":["post-926","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-amelie-ducharme","tag-amelie-ducharme"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/carnet-critique.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Capture-decran-le-2024-04-13-a-07.31.05.png","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/926","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=926"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/926\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1983,"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/926\/revisions\/1983"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1982"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=926"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=926"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=926"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}