{"id":922,"date":"2022-12-16T20:32:13","date_gmt":"2022-12-16T19:32:13","guid":{"rendered":"http:\/\/carnet-critique.com\/?p=922"},"modified":"2024-04-13T06:31:47","modified_gmt":"2024-04-13T04:31:47","slug":"naitre-et-ne-pas-etre-entre-multiplicite-des-identites-et-non-appartenance-lucien-dethurens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/2022\/12\/16\/naitre-et-ne-pas-etre-entre-multiplicite-des-identites-et-non-appartenance-lucien-dethurens\/","title":{"rendered":"NA\u00ceTRE ET NE PAS \u00caTRE : Entre multiplicit\u00e9 des identit\u00e9s et non-appartenance : Lucien Dethurens"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-justify is-style-default has-medium-font-size\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Dans son essai Le Creuset fran\u00e7ais, l\u2019historien G\u00e9rard Noiriel affirme que \u00ab l\u2019un des principaux crit\u00e8res de d\u00e9finition de la \u2033deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration\u2033 immigr\u00e9e tient \u00e0 sa volont\u00e9 de s\u2019int\u00e9grer dans la soci\u00e9t\u00e9 qui est la sienne[1] \u00bb. Bien qu\u2019explicite au premier abord, cette description d\u2019une caract\u00e9ristique identitaire commune tend \u00e9galement, et de mani\u00e8re plus indirecte, \u00e0 faire \u00e9merger une forme de paradoxe, de d\u00e9calage. Si le verbe \u00ab \u00eatre \u00bb se trouve ici investi d\u2019un aspect terminatif, il se voit cependant associ\u00e9 \u00e0 un proc\u00e8s qui semble encore en cours \u2013 et dont l\u2019ach\u00e8vement, voire la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019un ach\u00e8vement, ne sont pas mentionn\u00e9s. Ainsi, la question de l\u2019identit\u00e9 semble se heurter \u00e0 une certaine impossibilit\u00e9, tout comme la notion d\u2019appartenance qui en d\u00e9coule ne para\u00eet jamais totalement acquise : simultan\u00e9ment autochtone et \u00e9trang\u00e8re, la figure de l\u2019immigr\u00e9 parvient \u00e0 la fois \u00e0 \u00eatre et \u00e0 ne pas \u00eatre. Cette perspective dessinant en quelque sorte une \u00e9trang\u00e9it\u00e9 perp\u00e9tuelle est \u00e9galement op\u00e9rante dans trois romans fran\u00e7ais contemporains : La Guerre, la guerre, la guerre, premier tome du Pays des autres de Le\u00efla Slimani, L\u2019Art de perdre d\u2019Alice Zeniter ou encore Soleil amer de Lilia Hassaine \u2013 ces trois \u0153uvres ayant pour principaux d\u00e9nominateurs communs l\u2019\u00e9vocation de l\u2019immigration entre la France et les pays maghr\u00e9bins, et la description des destins familiaux qui en d\u00e9coulent. Ici aussi se pose la question de l\u2019hybridation identitaire pour des personnages tiraill\u00e9s entre deux cultures et deux appartenances : si leurs pays d\u2019adoption voire de naissance tendent de mani\u00e8re quasi-perp\u00e9tuelle \u00e0 les renvoyer \u00e0 leurs racines, leurs pays d\u2019origine respectifs \u2013 l\u2019Alg\u00e9rie chez L. Hassaine et A. Zeniter, la France chez L. Slimani \u2013 ne les consid\u00e8rent jamais non plus comme de v\u00e9ritables membres, \u00e0 part enti\u00e8re. Cela donne lieu \u00e0 une non-appartenance multiple, entra\u00eenant malgr\u00e9 eux des personnages dans un nouveau type d\u2019apatridie.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Cet aspect est notamment op\u00e9rant dans L\u2019Art de perdre quand Ali, le premier protagoniste du roman, s\u2019appr\u00eate \u00e0 quitter l\u2019Alg\u00e9rie pour la France m\u00e9tropolitaine : \u00ab Aux balustrades des \u00e9tages, quelques pieds-noirs en larmes et d\u2019autres en col\u00e8re l\u2019insultent de leur voix cass\u00e9e, faisant de lui le repr\u00e9sentant et le responsable de tous ceux qui seront bient\u00f4t les Alg\u00e9riens d\u2019Alg\u00e9rie mais dont lui, pourtant, ne fera jamais partie[2] \u00bb. Dans l\u2019espace romanesque, l\u2019expression d\u2019\u00ab Alg\u00e9rien d\u2019Alg\u00e9rie \u00bb peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un pl\u00e9onasme, figure d\u2019insistance faisant appara\u00eetre, en creux, la perspective d\u2019une hi\u00e9rarchisation sous-jacente : certains citoyens seraient, de facto, plus Alg\u00e9riens que d\u2019autres, qui ne le seraient pas tout \u00e0 fait voire plus du tout. Cela laisse \u00e9galement entrevoir une forme de rejet, \u00e0 plus forte raison pour un personnage devenant harki non par v\u00e9ritable conviction politique mais plut\u00f4t pour assurer une protection \u00e0 ses proches, comme emport\u00e9 par le cours des \u00e9v\u00e9nements.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Mais cette premi\u00e8re exclusion ne s\u2019av\u00e8re qu\u2019un point de d\u00e9part dans une cha\u00eene de causalit\u00e9 : si le pays d\u2019origine d\u2019Ali et de sa famille fait d\u2019eux des \u00e9trangers, la terre d\u2019accueil perp\u00e9tue cette perspective. Arriv\u00e9s au camp de Rivesaltes, \u00ab on leur propose des classes d\u2019Initiation \u00e0 la Vie M\u00e9tropolitaine (\u2026), de sorte qu\u2019ils deviendront \u00e0 leur tour de bons Fran\u00e7ais, sachant lire, \u00e9crire, tenir une maison et fredonner[3] \u00bb. Si la premi\u00e8re d\u00e9nomination dont ils se trouvaient affubl\u00e9s semblait sous-entendre que leur appartenance \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie \u00e9tait toute relative, la seconde est tout aussi r\u00e9v\u00e9latrice. L\u2019aspect inchoatif du verbe d\u2019\u00e9tat d\u00e9signe un proc\u00e8s qui n\u2019en est qu\u2019\u00e0 son \u00e9tape initiale, comme si le lien entre la France et Ali ne relevait que de la potentialit\u00e9. Cette dimension est mise en valeur par la polys\u00e9mie du qualificatif \u00ab bons \u00bb qui, ant\u00e9pos\u00e9 au nom qu\u2019il caract\u00e9rise tend lui aussi \u00e0 montrer qu\u2019il existerait diff\u00e9rents grades d\u2019adh\u00e9sion \u00e0 un pays. Dans une perspective comparatiste, ces personnages ne seraient donc ni totalement Alg\u00e9riens, puisque partiellement acquis \u00e0 la France, ni v\u00e9ritablement Fran\u00e7ais, puisque victimes d\u2019insinuations m\u00e9prisantes les renvoyant au point de d\u00e9part. On observe donc une inconciliation fondamentale qui, de mani\u00e8re intertextuelle, \u00e9voque le sujet \u00ab doublement absent, au lieu d\u2019origine, et au lieu d\u2019arriv\u00e9e[4] \u00bb, d\u00e9crit par Pierre Bourdieu dans sa pr\u00e9face de La Double absence d\u2019Abdelmalek Sayad. Cela convoque \u00e9galement le motif de l\u2019errance, tout en le r\u00e9actualisant. Cette dimension prot\u00e9iforme de l\u2019exclusion, de l\u2019\u00e9trang\u00e9it\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9, est \u00e9galement en jeu dans Soleil amer : \u00ab Quand il [Sa\u00efd, l\u2019un des personnages principaux] allumait la t\u00e9l\u00e9 (\u2026), aucune speakerine ne ressemblait \u00e0 ses filles. Aucun journaliste \u00e0 ses fils. Ils \u00e9taient invisibles. Invisibles, mais on ne parlait que d\u2019eux[5] \u00bb. La tournure restrictive semble ici indiquer un point de focalisation, qui exclurait tout le reste \u2013 en l\u2019occurrence les Fran\u00e7ais m\u00e9tropolitains. Or, ces derniers se trouvent justement surrepr\u00e9sent\u00e9s, excluant par voie de cons\u00e9quence \u00e0 leur tour les autres de mani\u00e8re syst\u00e9matique, comme le sous-tendent la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019\u00ab aucune \u00bb et \u00ab aucun \u00bb ou encore, dans la macrostructure du syntagme, les positions initiales de \u00ab speakerine \u00bb et \u00ab journaliste \u00bb quand \u00ab ses filles \u00bb et \u00ab ses fils \u00bb se trouvent rel\u00e9gu\u00e9s en fin de phrase. Si elle est ind\u00e9niablement multiple, la question de l\u2019exclusion se trouve \u00e9galement dot\u00e9e, de mani\u00e8re plus sous-jacente, d\u2019une dimension plus s\u00e9lective. Autrement dit, la figure de l\u2019\u00e9tranger se trouve assimil\u00e9e \u00e0 un motif doublement ind\u00e9sirable, victime d\u2019une esth\u00e9tique de l\u2019effacement, et dont la seule modalit\u00e9 d\u2019apparition le pr\u00e9senterait de mani\u00e8re probl\u00e9matique, potentiellement d\u00e9rangeante.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Par cette dichotomie de l\u2019absence et de la pr\u00e9sence se dessine un double mouvement d\u2019exclusion enfermant des individus dans une oscillation et une contradiction identitaires : \u00ab Sa\u00efd \u00e9tait fascin\u00e9 par tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas lui. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 il se disait fier de ses origines et de sa culture, de l\u2019autre il esp\u00e9rait se fondre dans le paysage fran\u00e7ais[6] \u00bb. Le parall\u00e9lisme de construction \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez L. Hassaine s\u2019av\u00e8re \u00e0 cet \u00e9gard tout \u00e0 fait \u00e9loquent et symbolique : \u00e0 l\u2019image des syntagmes \u00ab ses origines et sa culture \u00bb et \u00ab le paysage fran\u00e7ais \u00bb, il semblerait que ces deux p\u00f4les ne se rencontrent jamais totalement, ne faisant que se croiser \u2013 comme s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas totalement compatibles ou que l\u2019un s\u2019av\u00e8re la n\u00e9gation de l\u2019autre. Une esth\u00e9tique de la confusion est donc \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez les deux auteures, confirmant les propos du philosophe Alfred Sch\u00fctz dans son essai L\u2019Etranger : \u00ab La personnalit\u00e9 (\u2026) n\u2019est plus accessible en tant qu\u2019unit\u00e9 ; elle s\u2019est bris\u00e9e en morceaux[7] \u00bb. La m\u00e9taphore de l\u2019\u00e9clatement semble r\u00e9v\u00e9latrice d\u2019une forme de tiraillement identitaire \u2013 nouvelle d\u00e9clinaison du dilemme tragique \u2013 pour des personnages subissant chacune de leurs cultures comme un frein non seulement \u00e0 l\u2019int\u00e9gration sociale mais aussi \u00e0 la d\u00e9finition de soi. Ceux-ci deviennent donc ici simultan\u00e9ment \u00e9trangers aux yeux des autres mais aussi \u00e9trangers \u00e0 eux-m\u00eames, ne sachant plus v\u00e9ritablement comment se d\u00e9finir. Par un effet d\u2019inversion, la double appartenance devient double exclusion. Chez L. Slimani, cette perspective trouve une modalit\u00e9 d\u2019apparition \u00e0 travers la symbolique familiale : \u00ab Dans les lettres qu\u2019elle \u00e9crivait \u00e0 sa s\u0153ur, Mathilde mentait. Elle pr\u00e9tendait que sa vie ressemblait aux romans de Karen Blixen, d\u2019Alexandra David-N\u00e9el, de Pearl Buck. Dans chaque missive, elle composait des aventures o\u00f9 elle se mettait en sc\u00e8ne[8] \u00bb. Partie rejoindre son mari au Maroc, la protagoniste alsacienne d\u00e9couvre dans une forme d\u2019ironie tragique que ses origines, repr\u00e9sent\u00e9es par sa s\u0153ur rest\u00e9e en France, ne constituent plus de v\u00e9ritable point de rep\u00e8re mais la renvoient au contraire \u00e0 une certaine alt\u00e9rit\u00e9 \u2013 confirm\u00e9e ici par la m\u00e9taphore fil\u00e9e du th\u00e9\u00e2tre. Ici se joue donc une v\u00e9ritable d\u00e9sorientation qui tend au nihilisme : d\u00e9poss\u00e9d\u00e9es de leur pr\u00e9sent puisque sans appartenance pleine et enti\u00e8re, les figures de l\u2019\u00e9tranger ne paraissent pas non plus pouvoir revenir en arri\u00e8re, ce qui les prive \u00e9galement de leur pass\u00e9. La th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 ici convoqu\u00e9e traduit la d\u00e9ceptivit\u00e9 de Mathilde face \u00e0 son int\u00e9gration, mais elle r\u00e9v\u00e8le aussi malgr\u00e9 elle une autre d\u00e9ceptivit\u00e9, celle de sa potentielle r\u00e9int\u00e9gration, \u00e9galement manqu\u00e9e : comme condamn\u00e9, l\u2019\u00e9tranger ne peut \u00eatre lui-m\u00eame nulle part.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">La question du pass\u00e9 s\u00e9parant l\u2019\u00e9tranger de lui-m\u00eame est \u00e9galement pos\u00e9e par A. Zeniter, bien qu\u2019elle exclue la perspective plus nostalgique d\u00e9peinte par L. Hassaine et L. Slimani. Dans L\u2019Art de perdre, s\u2019il ne peut ne plus revenir en arri\u00e8re, Ali s\u2019y refuse \u00e9galement dans un geste cat\u00e9gorique non d\u00e9pourvu de pathos : \u00ab Hamid, Kader, Dalila et Claude l\u2019entendent ouvrir un placard, en tirer la grosse poubelle puis leur parvient le bruit des m\u00e9dailles qui glissent depuis le fond du tiroir et tombent en tas sur les \u00e9pluchures[9] \u00bb. Par la m\u00e9tonymie du \u00ab bruit des m\u00e9dailles \u00bb, la voix narrative semble indiquer que le pass\u00e9 ne parvient que de mani\u00e8re lacunaire, sous l\u2019angle de la r\u00e9duction, aux enfants d\u2019Ali. Celui-ci semble ne pas vouloir le transmettre en m\u00eame temps qu\u2019il donne l\u2019impression de chercher \u00e0 s\u2019en s\u00e9parer, comme s\u2019il n\u2019avait jamais exist\u00e9. La figure de l\u2019\u00e9tranger, on l\u2019a vu, est donc un \u00eatre sans pass\u00e9. Mais il appara\u00eet aussi, par l\u2019interm\u00e9diaire de cet exemple pr\u00e9cis, comme un \u00eatre sans futur. En effet, en se d\u00e9barrassant de ses m\u00e9dailles de guerre, Ali tend \u00e0 montrer qu\u2019il a compris, avec r\u00e9signation, que son int\u00e9gration, et donc ses perspectives n\u2019\u00e9taient in fine que factices et relativement superficielles. Ce qui entre fondamentalement en contradiction avec sa participation \u00e0 la Seconde guerre mondiale pour d\u00e9fendre la France. Si l\u2019on observe une premi\u00e8re inversion, entre le prestige suppos\u00e9 des m\u00e9dailles qui chutent, litt\u00e9ralement et de mani\u00e8re plus imag\u00e9e, on assiste \u00e0 une inversion dans le syst\u00e8me de valeurs du personnage qui, de figure de l\u2019\u00e9tranger au monde, devient \u00e9galement \u00e9tranger \u00e0 lui-m\u00eame \u2013 \u00ab il y a les Fran\u00e7ais de papier et les autres[10] \u00bb \u00e9crit \u00e0 cet \u00e9gard Esther Benbassa dans De l\u2019impossibilit\u00e9 de devenir fran\u00e7ais. Cela se v\u00e9rifie \u00e9galement dans l\u2019espace romanesque fran\u00e7ais contemporain.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Cette faille ontologique consistant \u00e0 ne plus pouvoir saisir son identit\u00e9 ni se d\u00e9finir soi-m\u00eame semble, \u00e0 la mani\u00e8re de la fatalit\u00e9 tragique, s\u2019inscrire sous le signe de la multiplicit\u00e9 dans la mesure o\u00f9 il se rejoue de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Ainsi L\u2019Art de perdre s\u2019ouvre, avant le retour r\u00e9trospectif, sur l\u2019\u00e9vocation de Na\u00efma, petite-fille d\u2019Ali n\u00e9e en France et qui cherche \u00e0 \u00ab faire resurgir un pays du silence[11] \u00bb. L\u2019it\u00e9ration s\u2019av\u00e8re \u00e9galement contradiction : soulignant, par d\u00e9finition, un proc\u00e8s r\u00e9p\u00e9titif, assimilable \u00e0 une certaine profusion, elle se trouve pourtant associ\u00e9e \u00e0 un vide, une lacune. Quelque chose, une part de lui-m\u00eame, \u00e9chappe donc \u00e0 la figure de l\u2019\u00e9tranger. Malgr\u00e9 l\u2019int\u00e9gration progressive \u2013 Na\u00efma est Franco-Alg\u00e9rienne \u2013 elle demeure toujours \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame, comme si, de mani\u00e8re r\u00e9flexive, elle \u00e9tait sa propre \u00e9nigme. Ce motif, et c\u2019est l\u2019un des points communs majeurs entre les trois auteures, se trouve investi dans chaque roman d\u2019une forme de d\u00e9terminisme. Dans Soleil amer, les descendants de Sa\u00efd entretiennent un lien complexe avec leur pays et leur culture originels. Ainsi en est-il notamment de l\u2019une des filles de Sa\u00efd : si, d\u2019une part, \u00ab Nour \u00e9touffait. Le 10 d\u00e9cembre 1977, jour de son anniversaire, elle quitta l\u2019appartement familial (\u2026) D\u00e9couvrir ce qu\u2019elle pouvait \u00eatre, sans ce pass\u00e9 trop lourd \u00e0 porter[12] \u00bb, \u00ab Nour ignorait tout de son pays d\u2019origine, m\u00eame la langue[13] \u00bb, d\u2019autre part. D\u2019un point de vue stylistique, ce sont ici deux hyperboles \u2013 \u00ab \u00e9touffait \u00bb, \u00ab trop lourd \u00bb \u2013 qui c\u00f4toient une n\u00e9gation et qui confirment l\u2019ambivalence de l\u2019\u00e9tranger face \u00e0 son propre h\u00e9ritage. Si l\u2019\u00e9tranger est fait \u00e9tranger par les autres et par lui-m\u00eame, il semble ici aussi vou\u00e9 \u00e0 le rester \u00e0 travers les g\u00e9n\u00e9rations.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">C\u2019est ici qu\u2019on assiste \u00e0 une nouvelle occurrence de l\u2019ironie tragique \u00e9minemment li\u00e9e \u00e0 cette figure : au sein de la m\u00eame structure familiale, ce qui \u00e9tait familier aux uns devient l\u2019\u00e9trang\u00e9it\u00e9 des autres. Pour la fille de Mathilde et d\u2019Ali dans Le Pays des autres, le proche et le lointain se confondent, s\u2019entrem\u00ealent : \u00ab Le vendredi, elles [ses camarades de classe] rejoignaient leurs familles \u00e0 Casablanca, F\u00e8s ou Rabat, des villes o\u00f9 A\u00efcha n\u2019\u00e9tait jamais all\u00e9e et qui lui semblaient aussi lointaines que l\u2019Alsace natale de Mathilde, sa m\u00e8re[14] \u00bb. Ainsi, la figure de l\u2019\u00e9tranger doit \u00eatre envisag\u00e9e de mani\u00e8re plurielle, qui ne saurait se contenter des dimensions spatiales et culturelles pr\u00e9alablement \u00e9voqu\u00e9es, mais auxquelles viendrait se joindre une composante temporelle. Si les a\u00efeux transmettent l\u2019\u00e9trang\u00e9it\u00e9 \u00e0 leurs descendants, ils ne leur sont d\u2019aucun recours : leur rapport \u00e0 leur pays d\u2019adoption n\u2019\u00e9tant pas le m\u00eame, ils sont aussi fondamentalement diff\u00e9rents \u00e0 cet \u00e9gard. Esther Benbassa \u00e9crit ainsi que \u00ab nos identit\u00e9s (\u2026) tendent \u00e0 se reconfigurer[15] \u00bb : si cet aspect se v\u00e9rifie en termes inter-individuels, il se v\u00e9rifie au sein d\u2019une famille. L\u2019\u2019\u00e9tranger se caract\u00e9rise donc par son \u00e9minente solitude, y compris face \u00e0 ceux qui, a priori, sont cens\u00e9s \u00eatre ses proches \u2013 \u00ab A\u00efcha (\u2026) ne savait pas ce qu\u2019elle \u00e9tait alors elle restait seule, contre le mur br\u00fblant de la classe[16] \u00bb \u2013 puisque ce sont eux aussi qui, parfois bien involontairement, cr\u00e9ent sa solitude et contribuent \u00e0 lui conf\u00e9rer ce statut d\u2019\u00e9tranger.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">Ainsi, les figures de l\u2019\u00e9tranger dans le roman fran\u00e7ais contemporain s\u2019av\u00e8rent prot\u00e9iformes et, aux sens premier et second, mouvantes. A travers trois \u0153uvres \u00e9voquant un bassin g\u00e9ographique commun \u2013 bien qu\u2019il prenne des directions diff\u00e9rentes chez L. Hassaine et A. Zeniter d\u2019une part, ainsi que L. Slimani de l\u2019autre \u2013 se dessinent donc des \u00e9trang\u00e9it\u00e9s aux aspects multiples. Si le personnage est, de mani\u00e8re plus conventionnelle, vu comme \u00e9tranger par des groupes auxquels il n\u2019appartient pas a priori, il se d\u00e9finit contre-intuitivement aussi comme tel dans son groupe d\u2019origine. Cette multiplicit\u00e9 des identit\u00e9s donne lieu \u00e0 une situation dans laquelle le sujet devient ce qu\u2019Alfred Sch\u00fctz qualifie dans L\u2019Homme qui rentre au pays d\u2019\u00ab \u00e9tranger parmi les \u00e9trangers[17] \u00bb. Mais celui-ci semble \u00e9galement doublement en d\u00e9calage, face \u00e0 lui-m\u00eame et face \u00e0 son h\u00e9ritage, devenant tour \u00e0 tour un fardeau impossible \u00e0 assumer, une douleur dont on cherche \u00e0 se d\u00e9faire ou au contraire une r\u00e9miniscence abstraite \u00e0 laquelle on ne parvient qu\u2019\u00e0 acc\u00e9der par des d\u00e9tours ou des subterfuges. L\u2019\u00e9trang\u00e9it\u00e9 n\u2019est donc pas uniquement op\u00e9rante dans la sph\u00e8re sociale, avec toutes les probl\u00e9matiques discriminatoires qu\u2019elle pose, mais aussi dans la sph\u00e8re priv\u00e9e et familiale. Cela permet de faire \u00e9merger, en termes d\u2019intertextualit\u00e9, une dimension \u00e9minemment tragique dans cette partie de l\u2019espace romanesque fran\u00e7ais contemporain. Par la figure de l\u2019\u00e9tranger appara\u00eet donc une nouvelle piste de r\u00e9flexion, consistant \u00e0 se demander jusqu\u2019o\u00f9 le tragique et le social peuvent se retrouver li\u00e9s. En des termes plus litt\u00e9raires, ce motif permet en outre de poser la question de l\u2019hybridation des genres, et de leur statut suppos\u00e9ment fig\u00e9, strictement d\u00e9limit\u00e9. Mais il interroge aussi la r\u00e9actualisation des topo\u00ef, en resituant le tragique dans une perspective plus contemporaine, on l\u2019a vu, et en mettant en sc\u00e8ne de v\u00e9ritables odyss\u00e9es, dans la qu\u00eate de soi face au monde et face \u00e0 son propre regard.<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> G\u00e9rard Noiriel, <em>Le Creuset fran\u00e7ais<\/em>, Paris, Editions du Seuil, 1988, p. 234<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Alice Zeniter, <em>L\u2019Art de perdre<\/em>, Paris, Flammarion, 2017, p. 158<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p. 171<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Abdelmalek Sayad, <em>La Double absence. Des Illusions de l\u2019\u00e9migr\u00e9 aux souffrances de l\u2019immigr\u00e9<\/em>, pr\u00e9f. De Pierre Bourdieu, Paris, Editions du Seuil, 1999, p. 6<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Lilia Hassaine, <em>Soleil amer<\/em>, Paris, Gallimard, 2021, p. 108<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p. 69<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Alfred Sch\u00fctz, <em>L\u2019Etranger<\/em>, Paris, Editions Allia, 2003, p. 55<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Le\u00efla Slimani, <em>Le Pays des autres<\/em>, tome 1, Paris, Gallimard, 2020, p. 30<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn9\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> Alice Zeniter, <em>op. cit<\/em>., p. 255<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn10\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> Esther Benbassa, <em>De l\u2019impossibilit\u00e9 de devenir fran\u00e7ais<\/em>, Paris, Les Liens qui Lib\u00e8rent, 2012, p. 83<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn11\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> Alice Zeniter, <em>op. cit<\/em>., p. 13<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn12\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> Lilia Hassaine, <em>op. cit.<\/em>, p. 112<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn13\" href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 141<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn14\" href=\"#_ftnref14\">[14]<\/a> Le\u00efla Slimani, <em>op. cit.<\/em>, p. 91<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn15\" href=\"#_ftnref15\">[15]<\/a> Esther Benbassa, <em>op. cit.<\/em>, p.83<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn16\" href=\"#_ftnref16\">[16]<\/a> Le\u00efla Slimani, <em>op. cit.<\/em>, pp. 91-92<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\">\n\n\n\n<\/span><\/p>\r\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino;\"><a id=\"_ftn17\" href=\"#_ftnref17\">[17]<\/a> Alfred Sch\u00fctz, <em>L\u2019Homme qui rentre au pays<\/em>, Paris, Editions Allia, p.42<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-left\"><a href=\"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/922?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/carnet-critique.com\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/922?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" 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