{"id":1469,"date":"2023-07-11T23:40:50","date_gmt":"2023-07-11T21:40:50","guid":{"rendered":"https:\/\/carnet-critique.com\/?p=1469"},"modified":"2024-04-13T06:10:05","modified_gmt":"2024-04-13T04:10:05","slug":"representations-de-la-mort-images-dune-vie-nouvelle-dans-avril-rouge-de-santiago-roncagliolo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/2023\/07\/11\/representations-de-la-mort-images-dune-vie-nouvelle-dans-avril-rouge-de-santiago-roncagliolo\/","title":{"rendered":"REPRESENTATIONS DE LA MORT\u00a0: Images d\u2019une vie nouvelle dans Avril rouge de Santiago Roncagliolo"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 360px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Peut-\u00eatre l\u2019id\u00e9e de la mort entravait-elle sa r\u00e9flexion ? <\/span><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Comment penser \u00e0 la mort ou savoir ce qu\u2019elle est ? <\/span><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Il n\u2019\u00e9tait pas mort ou au moins, le croyait-il. <\/span><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">(p. 186).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Cette citation extraite du roman <em>Avril rouge<\/em> publi\u00e9 en 2006 par l\u2019\u00e9crivain p\u00e9ruvien Santiago Rongagliolo pose d\u2019embl\u00e9e au lecteur la question de la repr\u00e9sentation de la mort, comment appr\u00e9hender ce qui \u00e9chappe \u00e0 notre exp\u00e9rience autrement que dans notre rapport \u00e0 un autre auquel on survit. Le roman situe son action en 2000 \u00e0 Ayacucho, le \u00ab\u00a0recoin des morts\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, ville andine o\u00f9 le conflit interne arm\u00e9 qui a secou\u00e9 le P\u00e9rou dans les deux derni\u00e8res d\u00e9cennies du XX\u00e8me si\u00e8cle commen\u00e7a. Mais en avril 2000, dans le contexte des \u00e9lections g\u00e9n\u00e9rales du dimanche 9, \u00ab\u00a0il n\u2019y a pas de terroristes, par ordre sup\u00e9rieur\u00a0\u00bb (p. 48) puisque le fondateur du mouvement Sentier Lumineux, Abima\u00ebl Guzm\u00e1n a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 sous le mandat d\u2019Alberto Fujimori<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, pr\u00e9sident sortant et candidat \u00e0 sa r\u00e9\u00e9lection. Aussi, lorsque le substitut du Procureur enqu\u00eate sur la mort d\u2019un premier homme dont le corps est retrouv\u00e9 calcin\u00e9, policiers et militaires l\u2019emp\u00eachent de conclure \u00e0 la r\u00e9surgence du conflit alors m\u00eame que celui-ci cherche \u00e0 comprendre en profondeur le contexte dans lequel continuent de vivre une partie de la population andine. Avec ce titre, l\u2019auteur signe un roman noir, \u00ab\u00a0sanglant\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0un roman sur ce qu\u2019il se passe quand la mort devient la seule forme de vie\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, expliquant par l\u00e0-m\u00eame \u00e0 quel point l\u2019id\u00e9e de la mort peut entraver la r\u00e9flexion. D\u2019ailleurs, tout le corps du texte offre mati\u00e8re \u00e0 repr\u00e9sentation de la mort par une (de multiples) repr\u00e9sentation(s) du mort<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Toutefois, la lecture de ce roman est \u00e9galement sous-tendue par diff\u00e9rents registres ou lignes narratives qui renvoient \u00e0 des repr\u00e9sentations diverses de la mort. Jusqu\u2019\u00e0 questionner la limite entre vie et mort dans ce lieu qui la \u00ab\u00a0vit\u00a0\u00bb au quotidien, puisque \u00ab\u00a0dans cette ville les morts ne sont pas morts. Ils marchent dans les rues et vendent des bonbons aux enfants, ils saluent les vieux et prient dans les \u00e9glises\u00a0\u00bb (p. 61). Par cons\u00e9quent, nous interrogerons dans le texte le rapport entre repr\u00e9sentation de la mort et permanence de la vie afin de comprendre les constructions individuelles et collectives qui se cristallisent autour de ces images. Dans un premier temps, nous travaillerons le texte en nous centrant sur la mort du p\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire sur le contexte religieux dans lequel s\u2019inscrit le roman. Puis, nous nous attacherons \u00e0 la mort de la m\u00e8re et au rapport ambigu que tisse le personnage principal avec la d\u00e9funte. Enfin, nous verrons que dans ce contexte de conflit arm\u00e9, la question des disparus renvoie \u00e0 une repr\u00e9sentation traumatique de la mort et am\u00e8ne \u00e0 en penser la repr\u00e9sentation alors m\u00eame qu\u2019il n\u2019existe pas de preuve concr\u00e8te de celle-ci.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li><strong><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">La mort du p\u00e8re : la repr\u00e9sentation de la mort au prisme du catholicisme. <br \/><\/span><\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">La p\u00e9riode de l\u2019ann\u00e9e dans laquelle s\u2019inscrit l\u2019intrigue est, \u00e0 elle seule, un premier ancrage dans cette repr\u00e9sentation de la mort donn\u00e9e \u00e0 lire tout au long du roman. En effet, les c\u00e9l\u00e9brations du Car\u00eame, du mercredi des Cendres<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> au dimanche de P\u00e2ques, en comm\u00e9morant la mort du Christ, scellent l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration entre la mort et la m\u00e9moire, port\u00e9e \u00e0 son paroxysme lors de la Semaine Sainte. Le calendrier de l\u2018ann\u00e9e 2000 est scrupuleusement respect\u00e9 et ce cadre temporel qui structure les chapitres des romans n\u2019est en rien le fruit du hasard. De fait, la religion chr\u00e9tienne repose sur l\u2019anamn\u00e8se, rappel hebdomadaire pendant la liturgie de la Passion du Christ, c\u2019est-\u00e0-dire de sa mort r\u00e9demptrice pour l\u2019ensemble de l\u2019humanit\u00e9 et de sa r\u00e9surrection d\u2019entre les morts au troisi\u00e8me jour. La Semaine Sainte et le jour de P\u00e2ques le comm\u00e9morent \u00e9galement tous les ans. Et les questions d\u2019ordre th\u00e9ologique relevant d\u2019une repr\u00e9sentation o\u00f9 la mort est vaincue par la vie \u00e9ternelle, le roman les aborde dans les \u00e9changes entre le substitut du Procureur Chacaltana, fruit de l\u2019\u00e9cole la\u00efque et totalement ignorant des codes du catholicisme, et le P\u00e8re Quiroz, cur\u00e9 de la Paroisse du C\u0153ur du Christ.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Le mercredi des Cendres. Pourquoi des Cendres ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Le p\u00e8re eut un sourire pieux\u00a0:<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">[\u2026] A cette date, on marque d\u2019une croix de cendre le front des catholiques pour leur rappeler que nous sommes poussi\u00e8re et que nous redeviendrons poussi\u00e8re. [\u2026]<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">-Pour nous rappeler que nous mourrons un jour\u00a0?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">-Que nous mourrons et que nous ressusciterons. Dans une vie plus pure. Le feu purifie.<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">La repr\u00e9sentation que le fid\u00e8le se fait de la mort est donc celle d\u2019un passage entre une vie marqu\u00e9e par les \u00e9preuves et l\u2019esp\u00e9rance d\u2019une vie \u00e9ternelle \u2014une des affirmations du <em>credo\u2014<\/em> puisque comme la mort du Christ est r\u00e9demptrice, le mal et les t\u00e9n\u00e8bres disparaitront au profit de la lumi\u00e8re, la vie vaincra la mort. L\u2019Evangile de Jean (11\u00a0: 25-26) consigne la parole de J\u00e9sus qui abonde\u00a0 dans le m\u00eame sens : \u00ab\u00a0Je suis la r\u00e9surrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand m\u00eame il serait mort; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">C\u2019est donc bien la repr\u00e9sentation d\u2019une vie au-del\u00e0 de la mort que se fait le croyant et cette image semble fermement ancr\u00e9e dans les pratiques des personnages. Car m\u00eame si Chacaltana n\u2019est pas au fait des questions religieuses, il semble appliquer ce pr\u00e9cepte \u00e0 la lettre (nous y reviendrons).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pourtant, le discours du pr\u00eatre r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement un paradoxe quant \u00e0 l\u2019importance accord\u00e9e \u00e0 la r\u00e9surrection.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">-Humm\u2026 C\u2019est \u00e9trange. Nous les hommes, dit le pr\u00eatre pr\u00eat \u00e0 disserter, sommes les seuls animaux qui ont conscience de la mort. Les autres cr\u00e9atures de Dieu n\u2019ont pas une conscience collective de la mort, ou en ont une tr\u00e8s fugitive. [\u2026] Mais nous, nous savons que nous allons mourir et nous vivons dans l\u2019obsession de nous opposer \u00e0 la mort. Ce qui donne \u00e0 celle-ci dans notre vie une importance d\u00e9mesur\u00e9e, souvent \u00e9crasante. L\u2019\u00eatre humain est dot\u00e9 d\u2019une \u00e2me parce qu\u2019il est conscient de sa propre mort.<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a> (p. 185)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">D\u00e8s lors, ces propos confortent le lecteur dans l\u2019id\u00e9e que \u00ab\u00a0la pens\u00e9e sur la mort n\u2019est qu\u2019une incitation \u00e0 penser notre vie pour la gouverner, lui conf\u00e9rer du sens\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. De la m\u00eame fa\u00e7on que la mort du Christ,\u00a0renouvel\u00e9e chaque ann\u00e9e<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>, nous invite \u00e0 croire que la vie triomphe toujours, le pr\u00eatre insiste sur le fait que\u00a0:<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Nous vivons l\u2019exp\u00e9rience de la mort \u00e0 travers les autres, mais au tr\u00e9fonds de nous-m\u00eames nous ne pouvons l\u2019assumer. Nous voulons vivre \u00e0 jamais. Voil\u00e0 pourquoi nous gardons les corps pour la r\u00e9surrection. Les enterrer c\u2019est le garder. Etymologiquement le mot cimeti\u00e8re ne se r\u00e9f\u00e8re pas \u00e0 la mort mais au repos, en attendant que le corps soit r\u00e9uni avec l\u2019\u00e2me\u201d<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a> (186)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Ces phrases nous rappellent que pour dire la mort<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>, pour se la repr\u00e9senter, le vocabulaire utilis\u00e9 pour rendre compte d\u2019une exp\u00e9rience qui nous est strictement inconnue nous donne une perception adoucie, rassurante de l\u2019apr\u00e8s puisque le cimeti\u00e8re du grec <em>Koimeterion<\/em> signifie \u201clieu pour dormir, dortoir\u201d insistant ainsi sur le repos \u00e9ternel et la possible r\u00e9surrection de la chair et non sur le vide et la d\u00e9composition des corps qui correspondent \u00e0 une conception ath\u00e9e de la mort. Ainsi donc, cette observation du pr\u00eatre corrobore l\u2019id\u00e9e selon laquelle\u00a0:<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">les repr\u00e9sentations de la mort remplissent les fonctions de l\u2019illusion\u00a0: substituts paradoxalement rassurants d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 effrayante\u00a0: rassurants en ce que m\u00eame sous ces figures les plus horribles, la mort repr\u00e9sent\u00e9e, th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e, imagin\u00e9e ou symbolis\u00e9e est moins \u00e9pouvantable, moins angoissante que la b\u00e9ance avide, le trou noir, le vide abyssal de la mort r\u00e9elle.<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a><\/span><\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li><strong><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">La mort de la m\u00e8re\u00a0: vie et mort, un destin inextricable,<\/span><\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">N\u00e9anmoins, la mort du P\u00e8re qui place le texte dans le contexte catholique du P\u00e9rou des ann\u00e9es deux mille n\u2019est pas la seule \u00e0 appara\u00eetre dans le roman, talonn\u00e9e de pr\u00e8s par celle de la m\u00e8re. Michel Picard, dans sa r\u00e9flexion sur l\u2019image et l\u2019impact de la mort en litt\u00e9rature, \u00e9voque la mort du p\u00e8re comme un \u00e9v\u00e9nement social (les processions en seraient la mat\u00e9rialisation ici) alors que\u00a0celle de la m\u00e8re para\u00eet \u00eatre au contraire un drame priv\u00e9<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.\u00a0 Ce drame intime s\u2019accompagne dans le roman du refus d\u2019accepter la mort de l\u2019\u00eatre cher et de la douleur que suscite la perte. Dans un premier temps, le lecteur peine \u00e0 comprendre que ce personnage ne partage pas l\u2019espace spatio-temporel des autres personnages du roman tant le r\u00e9cit associe la m\u00e8re \u00e0 la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb du personnage principal\u00a0:<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Il entra et se pr\u00e9cipita dans la pi\u00e8ce du fond, ouvrit la porte.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Maman ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">F\u00e9lix Chacaltana Sald\u00edvar s\u2019approcha de la commode dans laquelle sa m\u00e8re rangeait ses v\u00eatements et des bijoux fantaisie. Il en sortit une jupe et un chemisier qu\u2019il posa sur un joli lit, avec un chevet en bois scuplt\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">J\u2018aurais d\u00fb venir ce matin. Je suis d\u00e9sol\u00e9. Il y a eu un tu\u00e9, maman, j\u2019ai eu beaucoup de travail. (p. 33) <a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Certes, il s\u2019agit d\u2019un monologue puisque seul le personnage masculin parle n\u00e9anmoins, l\u2019utilisation du vocatif et de l\u2019interrogation ne trahissent pas imm\u00e9diatement le secret. Chacaltana est seul, sa m\u00e8re est morte dans un incendie qu\u2019il a lui-m\u00eame provoqu\u00e9 lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant. L\u2019intimit\u00e9 de la relation, la tendresse et le d\u00e9vouement de ce fils qui se justifie aupr\u00e8s de sa m\u00e8re et pr\u00e9pare les affaires de celle que le lecteur pense grabataire cr\u00e9ent cette confusion. Tout au long du roman, le personnage va ainsi quotidiennement passer par la chambre de sa m\u00e8re pour qu\u2019elle participe \u00e0 son quotidien. Et m\u00eame si le narrateur d\u00e8s la page 34 explique \u00ab Il se signa et alla ouvrir la porte. Il jeta un dernier regard \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la chambre. C\u2019\u00e9tait douloureux de constater une fois de plus, comme tous les autres jours depuis un an, qu\u2019il n\u2019y avait l\u00e0 personne \u00bb, le lecteur en vient souvent \u00e0 oublier que la m\u00e8re est en fait absente. Il finira par comprendre \u00e0 la fin de l\u2019ouvrage que ce d\u00e9vouement filial est l\u2019expression de la culpabilit\u00e9 d\u2019un fils qui n\u2019a pas secouru sa m\u00e8re lorsqu\u2019il a incendi\u00e9 la maison afin de faire p\u00e9rir un p\u00e8re violent, puis a quitt\u00e9 Ayacucho pendant vingt ans avant d\u2019y revenir un an plus t\u00f4t. Par cons\u00e9quent, tout le travail de relation entre F\u00e9lix et sa m\u00e8re renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e que le personnage <\/span><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">est entour\u00e9 de l\u2019angoisse archa\u00efque d\u2019une agressivit\u00e9 parano\u00efde retourn\u00e9e.\u00a0 C\u2019est en somme non le fant\u00f4me qui serait le mal mort, mais le vivant qui vit mal. C\u2019est pour lui que le travail du temps ne s\u2019est pas bien op\u00e9r\u00e9. Aussi bien le fant\u00f4me n\u2019est-il pas un revenant comme on dit : il n\u2019a pas \u00e0 revenir, il a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, il habite, mort, le vivant qu\u2019il hante : le mort-vivant n\u2019est pas celui qu\u2019on croit.<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">\u00a0\u00a0<\/span><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">F\u00e9lix Chacaltana ne serait d\u00e8s lors pas \u00e0 m\u00eame de se repr\u00e9senter la mort de sa m\u00e8re puisque celle-ci \u00ab\u00a0sera toujours vivante\u2026 dans [son] c\u0153ur\u00a0\u00bb, habitant morte le vivant qu\u2019elle hante pour reprendre la citation de M. Picard. Le substitut du procureur r\u00e9actualise en permanence la pr\u00e9sence de sa m\u00e8re dans le souvenir qu\u2019il garde de la d\u00e9funte\u00a0: il reconstitue la chambre dans laquelle elle dormait tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019identique<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a> et son attachement semble sans borne (confidences, diminutifs, besoin de recevoir son assentiment\u2026). Il apprivoise ainsi \u00e0 sa mani\u00e8re l\u2019absence en vivant tout comme si sa m\u00e8re \u00e9tait toujours l\u00e0. D\u2019ailleurs, la mani\u00e8re dont est morte la m\u00e8re pourrait expliquer cette \u00ab\u00a0vie nouvelle\u00a0\u00bb dans laquelle est entr\u00e9e la d\u00e9funte. Br\u00fbl\u00e9e vive dans un incendie, la cr\u00e9mation est la cause de la mort or, selon R. Hertz dans \u00ab\u00a0R. Hertz, \u00ab\u00a0Contribution \u00e0 une \u00e9tude sur la repr\u00e9sentation collective de la mort\u00a0\u00bb,<em> L\u2019ann\u00e9e sociologique<\/em>, 1905, vol. 10 :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Tel est le sens de la cr\u00e9mation\u00a0: bien loin d\u2019an\u00e9antir le corps du d\u00e9funt, le recr\u00e9e et le rend capable d\u2019entrer dans une <strong>vie nouvelle<\/strong>. L\u2019action violente du feu \u00e9pargne au mort et aux survivants les peines et les dangers qu\u2019impliquent la transformation du cadavre ou du moins elle en abr\u00e8ge consid\u00e9rablement la dur\u00e9e.<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Certes dans le roman la cr\u00e9mation n\u2019est pas <em>post<\/em> <em>mortem<\/em> cependant on peut penser vu les relations qu\u2019entretient le personnage avec sa m\u00e8re, que par les attentions qu\u2019il lui prodigue tout au long des pages, la d\u00e9funte entre dans une vie nouvelle, presque sublim\u00e9e. Cette citation offre d\u00e8s lors une perspective nouvelle sur la repr\u00e9sentation de la mort de la m\u00e8re dans le roman. Du reste, la pr\u00e9gnance de cette pr\u00e9sence est telle qu\u2019elle intimide Edith, la jeune serveuse avec laquelle flirte le substitut. Cette derni\u00e8re se sentant tout \u00e0 fait mal \u00e0 l\u2019aise par rapport \u00e0 la mani\u00e8re dont Chacaltana agit avec sa m\u00e8re<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>\u00a0 et \u00e0 ce qu\u2019elle per\u00e7oit comme un d\u00e9ni explique en effet, h\u00e9sitante :<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">-Ecoute F\u00e9lix\u2026 je t\u2019aime beaucoup, mais\u2026 franchement, pour me marier avec toi\u2026 il faudrait qu\u2019elle ne soit pas l\u00e0.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">-Comment ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">-Je comprends te sentiments, mais je ne pourrais aller vivre dans une maison qui appartient \u00e0 une autre. Et moins encore si cette autre n\u2019est pas r\u00e9elle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">-Elle l\u2019est dit le substitut. Tu crois que seules existent les choses que l\u2019on peut voir ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">D\u00e8s lors, dans le drame intime de la mort de l\u2019\u00eatre cher \u00e0 laquelle on ne peut se r\u00e9soudre, nous voyons bien la permanence de la vie par-del\u00e0 la mort, la continuit\u00e9 rendue possible gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9moire qui convoque dans le quotidien ce \u00e0 quoi la perte confronte et que le personnage rejette rappelant d\u00e8s lors que si comme le dit R. Hertz, \u00ab\u00a0Il faut du temps pour que la mort s\u2019ach\u00e8ve\u00a0\u00bb. Ce processus n\u2019est d\u2019ailleurs pas \u00e9tranger au temps n\u00e9cessaire \u00e0 faire le deuil qui permet d\u00e8s lors de penser aux morts avec nostalgie et un peu plus de distance ou de d\u00e9tachement que lorsque la mort survient. Ce souvenir est n\u00e9cessaire car rien ne serait pire que l\u2019oubli du mort qui pourrait se lire comme la condamnation \u00e0 une mort \u00e9ternelle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Quelqu\u2019un qui meurt sans personne qui se souvienne de lui, c\u2019est comme s\u2019il mourait deux fois. O\u00f9 peut \u00eatre la famille de cet homme\u00a0? Qui pourra avoir un beau souvenir de lui, qui lui fera son lit pour la nuit et lui donnera un pyjama\u00a0? Personne Mamacita. Personne pour regarder sa photo ni pour dire son nom la nuit. Tu vois ce que c\u2019est\u00a0? Quand quelqu\u2019un comme \u00e7a meurt, c\u2019est comme s\u2019il n\u2019avait jamais exist\u00e9. (p. 74)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Le survivant se doit donc de cultiver le souvenir du mort et de continuer \u00e0 le faire vivre, dans le souvenir et \u00e0 travers des actes qui maintiennent le lien par-del\u00e0 la nuit. N\u00e9anmoins, si cet extrait renvoie \u00e0 la permanence de l\u2019\u00eatre cher par la m\u00e9moire, nous venons de le voir, le genre m\u00eame du roman nous am\u00e8ne enfin \u00e0 aborder une autre repr\u00e9sentation de la mort en lien direct avec l\u2019histoire du P\u00e9rou et le conflit qui opposa le Sentier Lumineux aux forces arm\u00e9es \u00e0 la fin des ann\u00e9es 80.<\/span><\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li><strong><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Les disparus\u00a0: repr\u00e9sentation d\u2019un euph\u00e9misme<\/span><\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Ayacucho, qui sert de cadre au roman, fut le point de d\u00e9part de la Guerre Populaire men\u00e9e par le Parti Communiste P\u00e9ruvien Sentier Lumineux (PCP-SL) dans le but de prendre le pouvoir par les armes. D\u00e8s lors, travailler la repr\u00e9sentation de la mort dans le roman c\u2019est, indirectement, poser la question du politique. Selon l\u2019adage de Machiavel, la fin justifie les moyens, la mort appara\u00eet dans ce contexte comme un mode d\u2019action politique \u00e0 part enti\u00e8re. Dans les discours d\u2019Abimael Guzm\u00e1n, fondateur du PCP-SL, les images revendiquant la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019an\u00e9antir l\u2019ennemi abondent. Ainsi, le discours du 19 avril 1980 d\u00e9montre que\u00a0 le soul\u00e8vement par les armes s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire afin d\u2019\u00e9radiquer les maux de la soci\u00e9t\u00e9 p\u00e9ruvienne de l\u2019\u00e9poque : \u00abLe peuple se cabre, il prend les armes, [\u2026] il incendiera tout ce qu\u2019il pourra et en r\u00e9pandra les cendres aux quatre vents pour qu\u2019il n\u2019en reste que le souvenir sombre de ce qui ne doit plus jamais r\u00e9appara\u00eetre\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>.\u00a0 Cette image du feu, largement r\u00e9pandue dans les diff\u00e9rents discours se retrouve \u00e9galement dans la fiction o\u00f9 les cadavres sont br\u00fbl\u00e9s apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 mutil\u00e9s. Dans un cercle effr\u00e9n\u00e9 de violence, la mort ne suffit pas, il faut faire dispara\u00eetre toute trace du vivant, le r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant, ce qui am\u00e8ne le m\u00e9decin l\u00e9giste \u00e0 conclure \u00ab\u00a0Jamais je n\u2019ai vu personne d\u2019aussi carbonis\u00e9. Jamais je n\u2019ai rien vu d\u2019aussi carbonis\u00e9.\u00a0\u00bb (p. 26).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">D\u2019autre part, dans un tel contexte, le traumatisme g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par le d\u00e9ploiement de violence explique que la collectivit\u00e9 fasse le plus souvent le choix du d\u00e9ni. Le rejet de la mort pourrait \u00eatre une fa\u00e7on de repousser au loin l\u2019ignominie d\u2019une guerre fratricide.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Personne ne voulait en parler. Ni les militaires, ni les policiers ni les civils. Ils avaient enseveli le souvenir de la guerre avec leurs morts. F\u00e9lix se dit que la m\u00e9moire de la guerre des ann\u00e9es quatre-vingt \u00e9tait semblable \u00e0 l\u2019\u00e9tendue silencieuse des cimeti\u00e8res. C\u2019\u00e9tait la seule chose qu\u2019ils partageaient tous et la seule dont personne ne disait mot.<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a> 151<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Pour autant, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019assum\u00e9e ou non, reconnue ou non, c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience commune de la mort qui en cr\u00e9e la repr\u00e9sentation. Dans cette guerre qualifi\u00e9e de sale qui a fait pr\u00e8s de 70000 victimes, quelques massacres ont fait couler davantage d\u2019encre et mis en perspective une repr\u00e9sentation sp\u00e9cifique de la mort. C\u2019est le cas en particulier de celui \u00a0survenu le 26 janvier 1983 \u00e0 Uchuraccay<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>, une communaut\u00e9 andine dont quelques membres, croyant \u00e0 une nouvelle intrusion de Sentier Lumineux, massacr\u00e8rent huit journalistes venus couvrir les incidents survenus les jours ant\u00e9rieurs. Ce sont ces corps, enterr\u00e9s deux par deux, la t\u00eate en bas et nus, forme de rituel tout \u00e0 fait diff\u00e9rent de la mani\u00e8re habituelle d\u2019inhumer les morts dans cette communaut\u00e9 qui expliquent qu\u2019aujourd\u2019hui encore, des doutes subsistent sur les conditions et le d\u00e9roulement du massacre. Quoiqu\u2019il en soit, ces morts ont marqu\u00e9 et marquent la m\u00e9moire des P\u00e9ruviens dans la r\u00e9alit\u00e9 comme dans la fiction. Le narrateur remarque ainsi que Chacaltana\u00a0est secou\u00e9 par ce souvenir et qu\u2019il en a gard\u00e9 une image assez pr\u00e9cise malgr\u00e9 les dix-sept ans qui s\u00e9parent les faits de leur \u00e9vocation : \u00ab\u00a0Les cadavres, leurs morceaux couverts de terre, les interrogatoires interminables en quechua vinrent frapper sa m\u00e9moire\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a> (p. 47).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">En d\u00e9pit du contexte pourtant, comme le remarque de mani\u00e8re assez pragmatique\u00a0le personnage principal : \u00ab\u00a0l\u2019affaire se borne \u00e0 un cadavre et elle est class\u00e9e. Ce ne sont pas les cadavres qui manquent \u00e0 Ayacucho et mieux vaut ne pas fourrer son nez dans ces histoires-l\u00e0, parce que le pus vous saute \u00e0 la figure\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>. (p. 147). Cette r\u00e9flexion traduit \u00e0 nouveau la repr\u00e9sentation que se fait le personnage de ces morts qui d\u00e9rangent et dont on pr\u00e9f\u00e8re l\u00e2chement ne rien savoir. D\u2019ailleurs le z\u00e8le ne paie pas puisqu\u2019une machination se noue pour que le principal enqu\u00eateur, pointilleux et soucieux de faire la lumi\u00e8re sur les \u00e9v\u00e9nements est en fin de compte consid\u00e9r\u00e9 coupable. Dans le P\u00e9rou de la campagne \u00e9lectorale de 2000, le terrorisme a disparu par ordre du gouvernement. C\u2019est tout ce que doit retenir l\u2019homme de loi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Pour autant, si nous consid\u00e9rons que la repr\u00e9sentation de la mort n\u2019est et ne peut \u00eatre que verbale<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a> tout une partie de la mise en r\u00e9cit de la mort des personnages repose sur un euph\u00e9misme. La qu\u00eate des disparus dans les fosses communes de la r\u00e9gion et la d\u00e9couverte d\u2019un charnier dans un des chapitres du roman r\u00e9v\u00e8lent combien la mort politique pose probl\u00e8me \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Corps que l\u2019on soustrait pour que l\u2019on ne puisse d\u00e9finir ce qui s\u2019est produit et dans quelles conditions de violation des droits de l\u2019homme est morte la victime, pour que le travail de deuil soit impossible pour les familles, la repr\u00e9sentation de la mort dans le cadre d\u2019un tel trauma s\u2019av\u00e8re impossible et malgr\u00e9 tout d\u2019autant plus n\u00e9cessaire. D\u00e8s lors, contrairement \u00e0 l\u2019aveuglement affich\u00e9 par certains, il faut que la m\u00e9moire perdure car elle seule garantit une continuit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0se souvenir est important, chaque vie, chacun de ceux qui sont tomb\u00e9s, s\u2019accumule dans l\u2019histoire et se dissout en elle\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn26\" name=\"_ftnref26\">[26]<\/a> p. 160.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Dans un renversement de perspective significatif, la voix qui se fait entendre dans certains fragments de l\u2019\u0153uvre attribue m\u00eame aux morts la facult\u00e9 de se rappeler, continuant \u00e0 former ce lien m\u00e9moriel avec les vivants et ramenant une fois encore \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la mort est une autre vie. L\u00e0 encore, le \u00ab\u00a0mal mort\u00a0\u00bb hante les vivants.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Les corps que tu as br\u00fbl\u00e9s, tu les as oubli\u00e9s\u00a0? Tu as oubli\u00e9 leur corps disparaissant dans ton four\u00a0? Leur cendre\u00a0? Eux ne t\u2019ont pas oubli\u00e9. Ils sont l\u00e0 avec Dieu, comme tu y seras, et ils se souviennent de toi tous les jours. Eux ne peuvent pas revenir \u00e0 la vie. Leur corps ne sont plus.<a href=\"#_ftn27\" name=\"_ftnref27\">[27]<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Les morts conservent donc dans l\u2019au-del\u00e0 cette facult\u00e9 de se souvenir des exactions commises pendant la guerre. Mais, contrairement \u00e0 ce que nous avons vu jusque-l\u00e0, le souvenir \u00e9voqu\u00e9 n\u2019est en rien bienfaisant, il constitue une v\u00e9ritable menace qui plane sur le coupable qui ne pourra s\u2019en lib\u00e9rer. Dans le m\u00eame temps, les proches des disparus cherchent leurs restes avec pers\u00e9v\u00e9rance. Le parall\u00e8le entre la m\u00e8re d\u2019un des disparus la se\u00f1ora de Mayta et la Vierge Marie transperc\u00e9e de sept poignards traduit bien la douleur absolue que g\u00e9n\u00e8re l\u2019impossible repr\u00e9sentation de la mort d\u2019un proche tant qu\u2019il conservera ce statut de \u00ab\u00a0disparu\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire tant qu\u2019aucun corps, aucune trace, n\u2019attestera de son d\u00e9c\u00e8s. Contrairement \u00e0 l\u2019usage, les morts doivent \u00eatre exhum\u00e9s pour que le processus de deuil puisse d\u00e9marrer. La description du charnier qui figure dans le roman d\u00e9shumanise un peu plus encore la cruaut\u00e9 mise en \u0153uvre dans l\u2019usage d\u2019une fosse pour cacher les cadavres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">C\u2019\u00e9taient des membres humains, des bras, des jambes, certains \u00e0 demi r\u00e9duits en poudre par le temps, d\u2019autres aux os nettement dessin\u00e9s, au milieu de tissus et de cartons. Des t\u00eates noires et terreuses, entass\u00e9es les unes sur les autres, tout un tas de restes humains de plusieurs m\u00e8tres d\u2019\u00e9paisseur. On ne voyait m\u00eame pas la fin de cette accumulation d\u2019os et de cadavres dess\u00e9ch\u00e9s. (157)<a href=\"#_ftn28\" name=\"_ftnref28\">[28]<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Sans corps, la domestication de la mort et l\u2019acceptation de l\u2019absence ne sont pas possible. Pire encore, \u00ab\u00a0comme l\u2019ont montr\u00e9 de nombreux travaux anthropologiques consacr\u00e9s \u00e0 la malemort, une personne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019une mort pr\u00e9matur\u00e9e ou violente et qui n\u2019a pas eu de fun\u00e9railles conformes aux r\u00e8gles de la soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 elle vivait ne peut gagner l\u2019au-del\u00e0 : elle devient une \u00e2me en peine et une cause de souffrance pour ses proches, voire une source potentiellement pathog\u00e8ne pour la soci\u00e9t\u00e9 dont elle faisait partie\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn29\" name=\"_ftnref29\">[29]<\/a>. Nous comprenons gr\u00e2ce \u00e0 cette mise en regard de la fiction et de l\u2019anthropologie que l\u2019existence d\u2019une repr\u00e9sentation de la mort est ici indispensable \u00e0 la vie car dans un tel marasme, lorsque nul n\u2019accepte les faits de cette guerre fratricide ou ne peut pleurer ses morts, finalement ce n\u2019est pas la vie qui triomphe de la mort\u00a0; mais la mort qui se niche dans nos vies, ne faisant de nous que des morts en sursis.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Il y avait des milliers et des milliers de cadavres. Pas seulement ici, dans le bureau, mais dans toute la ville. Le substitut comprit alors que c\u2019\u00e9taient les morts qui vendaient les journaux, conduisaient les v\u00e9hicules des transports publics, fabriquaient des objets d\u2019artisanat, les servaient \u00e0 table. Il n\u2019y avait pas d\u2019autres habitants qu\u2019eux \u00e0 Ayacucho et m\u00eame ceux qui venaient d\u2019ailleurs mouraient. Les morts \u00e9taient si nombreux que plus personne n\u2019\u00e9tait capable de s\u2019y reconnaitre. Il comprit avec un an de retard qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9 en enfer.<a href=\"#_ftn30\" name=\"_ftnref30\">[30]<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Nous voyons dans cette citation que contrairement \u00e0 ce qui avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 par le personnage auparavant, le plus grave n\u2019est peut-\u00eatre pas qu\u2019un mort n\u2019ait personne pour se souvenir de lui et soit donc condamn\u00e9 \u00e0 rester parmi les morts mais bien que, comme tous les cavaliers de l\u2019Apocalypse rencontr\u00e9s le long du r\u00e9cit<a href=\"#_ftn31\" name=\"_ftnref31\">[31]<\/a> l\u2019ont soulign\u00e9, ce lieu \u00e9tant un enfer, les hommes doivent apprendre \u00e0 vivre comme des morts, ou \u00e0 accepter leur vie soit pire que le pire des lieux o\u00f9 passer sa mort.\u00a0 \u00ab\u00a0Vous m\u2019avez demand\u00e9 si je croyais au Ciel\u00a0\u00bb demande le terroriste qu\u2019il interroge en prison \u00e0 Chacaltana avant d\u2019encha\u00eener pour r\u00e9ponse. \u00ab\u00a0Je crois \u00e0 l\u2019Enfer, Monsieur le substitut. J\u2019y vis. L\u2019enfer, c\u2019est de ne pas pouvoir mourir\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn32\" name=\"_ftnref32\">[32]<\/a>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">La boucle est boucl\u00e9e, cet avril sanglant du titre l\u2019est \u00e0 tous les niveaux: comm\u00e9moration de la Semaine Sainte et de la mort du Christ dont la repr\u00e9sentation assure au croyant qu\u2019il ne mourra point, culte \u00e0 la m\u00e8re dont on recr\u00e9e le quotidien au lieu de fleurir sa tombe dans un cimeti\u00e8re, sort des disparus politiques dont les familles cherchent les traces pour pouvoir les r\u00e9-enterrer et leur permettre de retrouver ainsi une dignit\u00e9. Les repr\u00e9sentations abondent dans un r\u00e9cit o\u00f9 les morts en hantant le roman hantent des vivants dont l\u2019existence pourrait ressembler \u00e0 celle de morts vivants. <em>Avril rouge<\/em> est un thriller sanglant un roman qui convoque en ce sens des repr\u00e9sentations de la mort souvent tr\u00e8s attendues et codifi\u00e9es toutefois, en tant que polar, il pose aussi clairement \u00e0 qui veut les voir des questions fondamentales en p\u00e9riode de reconstruction nationale. En effet, quelques ann\u00e9es encore apr\u00e8s la fin d\u2019un conflit qui a particuli\u00e8rement marqu\u00e9 l\u2019auteur, le texte sugg\u00e8re qu\u2019il faut \u00e9crire pour ne pas mourir. Cette phrase de Maurice Blanchot est ici \u00e0 lire \u00e0 deux niveaux. En premier lieu, en faisant en sorte que les morts ne meurent pas deux fois en sombrant dans un oubli dont la fiction les extrait, qu\u2019on se rappelle ou qu\u2019on apprenne qu\u2019un tel conflit a eu lieu, mais \u00e9galement, de fa\u00e7on plus personnelle peut-\u00eatre pour Santiago Roncagliolo, \u00e9crire pour ne pas mourir reviendrait \u00e0 donner un sens \u00e0 ce qui n\u2019en a pas, \u00e0 faire de la mort une violence f\u00e9conde afin de ne plus jamais avoir \u00e0 trancher et \u00e0 d\u00e9cider \u00ab\u00a0qui sont tes assassins favoris\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn33\" name=\"_ftnref33\">[33]<\/a>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Etymologiquement, <em>Aya<\/em> signifie mort et <em>Kuchu<\/em> coin. Santiago Roncagliolo, <em>Avril rouge<\/em>, Paris, Points Seuil, 2008, p. 186. Cette \u00e9dition servira de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019ensemble des citations extraites du texte.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Pour le texte en langue originale, nous nous r\u00e9f\u00e8rerons \u00e0 <em>Abril Rojo<\/em>, Lima, Alfaguara, 2006.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> L\u2019arrestation du leader senti\u00e9riste se fait en 1992.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Cette phrase conclut la quatri\u00e8me de couverture de l\u2018\u00e9dition en langue espagnole mentionn\u00e9e ci-dessus.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Le cadavre des victimes partagent tous une m\u00eame apparence, ils sont tu\u00e9s puis mutil\u00e9s avec une pr\u00e9cision chirurgicale et enfin br\u00fbl\u00e9s dans le four se situant sous l\u2019\u00e9glise du C\u0153ur du Christ.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Le premier cadavre est d\u00e9couvert le \u00ab\u00a08 mars 2000\u00a0\u00bb, p. 13, soit le jour des Cendres cette ann\u00e9e-l\u00e0 et l\u2019intrigue, omission faite du dernier rapport en date du 3 mai 2000, s\u2019ach\u00e8ve le dimanche 23 avril 2000. \u00ab\u00a0Demain c\u2019est le dimanche de la R\u00e9surrection\u00a0\u00bb, p. 294.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> \u2014Mi\u00e9rcoles de Ceniza. \u00bfPor qu\u00e9 de Ceniza?<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">El padre sonri\u00f3 piadosamente.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">[\u2026] En esa fecha se marca con ceniza una cruz sobre la frente de los cat\u00f3licos, como recordatorio de que polvo somos y en polvo nos convertiremos. [\u2026]<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">\u2014\u00bfPara recordar que moriremos? \u2014pregunt\u00f3.<\/span><br \/><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">\u2014Que moriremos y resucitaremos en una vida m\u00e1s pura. El fuego purifica. (p. 59-60)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> \u2014Mmh. Es curioso. Los humanos, se\u00f1or fiscal \u2014empez\u00f3 a disertar el padre\u2014, somos los \u00fanicos animales que tenemos conciencia de la muerte. Las dem\u00e1s criaturas de Dios no tienen una experiencia colectiva de la muerte, o tienen una completamente fugaz. Quiz\u00e1 cada gato o cada perro se crea inmortal, porque no ha muerto. \u00bfMe sigue usted? Pero nosotros sabemos que moriremos y vivimos obsesionados con combatir la muerte, lo cual hace que ella tenga una presencia desmedida, a menudo aplastante, en nuestra vida. El ser humano tiene alma en la justa medida en que es consciente de su propia muerte.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Lucien Guirlinger, \u00ab\u00a0La mort ou la repr\u00e9sentation de l\u2019irrepr\u00e9sentable\u00a0\u00bb, in Bernard-Marie Garreau (dir.), <em>Les repr\u00e9sentations de la mort<\/em>, actes du colloque du CRELLIC, novembre 2000, Rennes, PUR, 2002, p. 21- 35.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> \u00ab\u00a0C\u2019est qu\u2019il meurt tous les ans\u00a0\u00bb, p. 213.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> \u2014Vivimos la experiencia de la muerte en otros, pero no la asumimos en nosotros. Queremos vivir para siempre. Por eso guardamos los cuerpos para la resurrecci\u00f3n. Enterrarlos es guardarlos. Etimol\u00f3gicamente, \u00abcamposanto\u00bb o \u00abcementerio\u00bb no son palabras que se refieran a la muerte, sino al descanso, el reposo hasta que el cuerpo se reencuentre con el alma. (196)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> \u00ab\u00a0En raison du caract\u00e8re singulier de cette structure nomm\u00e9e \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb, il est clair que la question de sa repr\u00e9sentation se r\u00e9v\u00e8le encore plus cruciale\u00a0: elle n\u2019est et ne peut \u00eatre que verbale. Etre de langage.\u00a0\u00bb rappelle Michel Picard, <em>La litt\u00e9rature et la mort<\/em>, Paris, PUF, 1995, p. 39.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Lucien Guirlinger, <em>art. cit.<\/em>, p. 32.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> A ce propos, nous pouvons renvoyer \u00e0 la troisi\u00e8me partie intitul\u00e9e TOI, enti\u00e8rement consacr\u00e9e \u00e0 la mort de la m\u00e8re en litt\u00e9rature.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> \u00bfMamacita?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">F\u00e9lix Chacaltana se acerc\u00f3 a la c\u00f3moda donde su madre guardaba sus vestidos y sus joyas de fantas\u00eda. Sac\u00f3 una pollera y una blusa y las dej\u00f3 sobre la cama [\u2026] Deb\u00ed venir en la ma\u00f1ana. Lo siento. Es que hubo un occiso, mamacita, tuve que irme corriendo a trabajar\u2026 p. 33.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Michel Picard, <em>op. cit.<\/em>, p. 94.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Notre maison a br\u00fbl\u00e9 quand j\u2019\u00e9tais petit. A mon retour, j\u2019ai reconstitu\u00e9 sa chambre telle qu\u2019elle \u00e9tait dans ma m\u00e9moire. (p. 151) \/ \u2014Mi casa se quem\u00f3 cuando era ni\u00f1o. Cuando regres\u00e9, reconstru\u00ed su habitaci\u00f3n en este cuarto tal y como la recordaba. (p. 158)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> R. Hertz, \u00ab\u00a0Contribution \u00e0 une \u00e9tude sur la repr\u00e9sentation collective de la mort, <em>L\u2019ann\u00e9e sociologique<\/em>, 1905, vol. 10, p. 70.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Elle-m\u00eame a perdu ses parents et reconna\u00eet \u00abJe parle avec eux (ses parents). C\u2019est vrai\u00a0? Avec mon p\u00e8re et avec ma m\u00e8re. Je vais les voir au cimeti\u00e8re et je leur parle, je leur apporte des fleurs.\u00bb (p. 51)\u00a0\u00ab\u2014Yo hablo con ellos.\/\u2014\u00bfEn serio?\/ \u2014Con mi pap\u00e1 y mi mam\u00e1. Voy a verlos al cementerio y les hablo, les llevo flores.\u201d, mais cette remarque renvoie \u00e0 une conception classique de la relation qui peut exister entre vivant et morts familiers et donc \u00e0 une repr\u00e9sentation traditionnelle de celle-ci pour le lecteur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> \u2014Escucha, F\u00e9lix\u2026 Te quiero mucho pero\u2026 en verdad\u2026 para casarme contigo\u2026 necesitar\u00eda que ella no estuviese ah\u00ed.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">\u2014\u00bfC\u00f3mo?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">\u2014Entiendo tus sentimientos. Pero no podr\u00eda irme a vivir a una casa que ya es de otra. Y menos de una\u2026 que no est\u00e1 en realidad.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">\u2014Ella est\u00e1 \u2014dijo el fiscal\u2014. \u00bfT\u00fa crees que s\u00f3lo est\u00e1n las cosas que puedes ver? 271<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> El pueblo se encabrita, se arma [\u2026] lo que puede lo incendiar\u00e1 y sus cenizas, las esparcir\u00e1 a los vientos de la tierra para que no quede sino el siniestro recuerdo de lo que nunca ha de volver. Le discours \u00ab\u00a0Somos los iniciadores\u00a0\u00bb pr\u00e9c\u00e8de les premi\u00e8res actions de Sentier Lumineux qui incendia des urnes \u00e9lectorales la veille des \u00e9lections g\u00e9n\u00e9rales de 1980. Pour l\u2019\u00e9mergence de Sentier Lumineux, on peut se r\u00e9f\u00e9rer, entre autres sources, au rapport de la commission de la V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation. C\u2019est de l\u00e0 qu\u2019est extrait le fragment que je traduis.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/www.usip.org\/sites\/default\/files\/file\/resources\/collections\/commissions\/Peru01-Report\/Peru01-Report_Vol2.pdf\">https:\/\/www.usip.org\/sites\/default\/files\/file\/resources\/collections\/commissions\/Peru01-Report\/Peru01-Report_Vol2.pdf<\/a><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> Nadie quer\u00eda hablar de eso. Ni los militares, ni los polic\u00edas, ni los civiles. Hab\u00edan sepultado el recuerdo de la guerra junto con sus ca\u00eddos. El fiscal pens\u00f3 que la memoria de los a\u00f1os 80 era como la tierra silenciosa de los cementerios, lo \u00fanico que todos comparten, lo \u00fanico de lo que nadie habla. 158.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> Deux rapports sont consacr\u00e9s au massacre, celui de la Commission d\u2019investigation sur Uchuraccay, qui d\u00e8s 1983 a d\u00fb mener une enqu\u00eate pour comprendre ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 et un chapitre entier de la Commission de la V\u00e9rit\u00e9 et de la R\u00e9conciliation, en 2003.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> Golpearon su memoria los cad\u00e1veres, los pedazos de sus cuerpos cubiertos de tierra. (p. 47)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> Todo el problema se limita a un cad\u00e1ver y ya est\u00e1 resuelto, cad\u00e1veres en Ayacucho sobran y mejor no meter la nariz en ninguno en particular porque de todos salta la pus. (p. 151)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> M. Picard, <em>La litt\u00e9rature et la mort<\/em>, op. cit., p. 39.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a> Recordar es importante. Cada vida, cada uno de los ca\u00eddos se acumula en la historia y se disuelve en ella (p. 168).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref27\" name=\"_ftn27\">[27]<\/a> Los cuerpos que quemaste te recuerdan por eso. Ya lo as olvidado? ya te has olvidado de sus cuerpos desapareciendo en tu horno? De sus cenizas?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\">Ellos no te han olvidado a ti; est\u00e1n ah\u00ed, con Dios, como estar\u00e1s t\u00fa, y se acuerdan de ti todos los d\u00edas. Dans ces fragments, il n\u2019y a pas de respect des normes de l\u2019orthographe ou de la grammaire. Les fautes sont donc une volont\u00e9 d\u2019auteur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref28\" name=\"_ftn28\">[28]<\/a> Eran miembros, brazos, piernas, algunos semipulverizados por el tiempo de enterramiento, otros con los huesos claramente perfilados y rodeados de tela y cart\u00f3n, cabezas negras y terrosas una sobre otra, formando un mont\u00f3n de desperdicios humanos de varios metros de profundidad. Ni siquiera se ve\u00eda el final desea acumulaci\u00f3n de huesos y cuerpos secos. (p. 164)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref29\" name=\"_ftn29\">[29]<\/a> Doroth\u00e9e Delacroix, \u00ab\u00a0Ouvrir les fosses au P\u00e9rou, envoyer au ciel les objets trouv\u00e9s ou les commercialiser\u00a0?\u00a0\u00bb, <em>Cahiers du Sirice<\/em>, 2017\/2 (n\u00b019), p. 108.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref30\" name=\"_ftn30\">[30]<\/a> Sus cuerpos mutilados se agolpaban a su alrededor, sus pechos abiertos en canal apestaban a fosa y muerte. Eran miles y miles de cad\u00e1veres [\u2026] comprendi\u00f3 entonces que eran los muertos quienes le vend\u00edan los peri\u00f3dicos, quienes conduc\u00edan el transporte p\u00fablico, quienes fabricaban les artesan\u00edas\u2026 no hab\u00eda m\u00e1s habitantes que ellos en Ayacucho, incluso quienes ven\u00edan de fuera mor\u00edan. (p. 316)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref31\" name=\"_ftn31\">[31]<\/a> Il n\u2019est sans doute pas anodin que l\u2019enfer soit mentionn\u00e9 quatre fois dans le roman, tout comme l\u2019Apocalypse est annonc\u00e9e par quatre cavaliers.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref32\" name=\"_ftn32\">[32]<\/a> Usted me pregunt\u00f3 si yo cre\u00eda en el cielo. Creo en el Infierno, se\u00f1or fiscal, vivo ah\u00ed. El infierno es no poder morir, p. 221.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Book Antiqua, Palatino; font-size: 12pt;\"><a href=\"#_ftnref33\" name=\"_ftn33\">[33]<\/a> Dans une entrevue portant sur son roman, l\u2019auteur d\u00e9clara en effet\u00a0: \u00ab\u00a0Dans mon travail, des rapports de ce type circulaient et me faisaient me demander quotidiennement quelle est la diff\u00e9rence entre le bien et le mal. Il est difficile de choisir entre tes assassins favoris.\u00a0\u00bb \u00abEn mi trabajo, informes de ese tipo circulaban \u00a0frecuentemente, y me hac\u00edan cuestionarme a diario la \u00a0diferencia entre el bien y el mal. Es dif\u00edcil escoger \u00a0qui\u00e9nes son tus asesinos favoritos.\u00bb \u00ab\u00a0Un abril sin primavera\u00a0\u00bb, Pie de p\u00e1gina \u00ab\u00a0Bogota39\u00a0\u00bb, 2007, 12.<\/span><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-left\"><a href=\"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1469?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/carnet-critique.com\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/carnet-critique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1469?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/carnet-critique.com\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\" \/><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Peut-\u00eatre l\u2019id\u00e9e de la mort entravait-elle sa r\u00e9flexion ? 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